Interview de Marcus

Est-il encore utile de présenter Marcus ? Que vous le connaissiez pour ses “Chez Marcus” sur Nolife, ses “Retro Game One” sur Game One, pour ses articles et livres sur le jeu vidéo ou même ses caméos chez divers Youtubers, Marcus est partout. Journaliste passionné de jeux vidéo, il a été pionnier en la matière en étant l’un des premiers à défendre le jeu vidéo dans les années 90 alors que le genre avait mauvaise presse auprès du grand public. Le papa du journalisme vidéoludique nous fait l’honneur de répondre à quelques questions lors du TGS 2017 ! 

Dolores : Marcus, bonjour ! Nous sommes enchantés de te recevoir dans notre magazine, parce que tu es devenu un peu LA référence française du jeu vidéo. Tu fais surtout énormément de vulgarisation pour le grand public ou les néophytes, ce partage de ta passion est quelque chose qui te tient à coeur ? 

Marcus : Oui, clairement mon but c’est l’évangélisation du monde par les jeux vidéo ! *rires* Plus sérieusement, le jeu vidéo a une mauvaise image pour les gens qui ne le connaissent pas : c’est violent, ça rend idiot, ça ne sert à rien… Il n’y a qu’à voir comment la télé “mainstream” traite le jeu vidéo, c’est absolument affligeant ! Il y a quelques semaines Squeezie est passé chez Ardisson et c’était effrayant. Quand ils reçoivent un réalisateur ou un acteur, ils parlent de son film, de ses implications, de ses ressentis… Avec Squeezie, ils ne se sont pas du tout intéressés à ce qu’il fait ! On n’a pas eu un seul extrait de ses vidéos, ni un avis sur l’écriture de ses vannes ou sur ses derniers coups de coeur en jeux vidéo… Non, ils lui ont plutôt demandé combien il gagne et si c’était pas un peu bizarre de gagner de l’argent en jouant aux jeux vidéo.

Ça m’a rappelé l’époque des reportages sur GTA (Grand Theft Auto) où le jeu était traité sous deux angles uniques : soit on parlait de l’aspect financier du jeu et de ce qu’il avait rapporté à Rockstar, soit on le traitait sous l’angle sensationnaliste de “Oh regardez, on tue des vieilles à coups de batte de baseball !“ Pas une seule fois sur la télé généraliste j’ai entendu un journaliste parler du scénario incroyable de ce jeu qui est digne des Affranchis, du fait que GTA était un jeu génial avec un monde ouvert absolument dingue où tu peux faire ce que tu veux : t’as des avions, des voitures, des bateaux…C’est un jeu fascinant mais la télé traditionnelle est totalement à côté de la plaque sur ce qui en fait son intérêt. C’est pour ça que je trouve que c’est bien qu’il y ait des gens pour défendre le jeu vidéo, qui expliquent que ce n’est pas un truc de crétins mais qu’il faut au contraire beaucoup de créativité pour les créer et d’intelligence pour y jouer. Je suis très fier d’avoir réussi à le vulgariser un peu, d’avoir réussi à faire comprendre qu’il y en a pour tous les goûts, tous les âges, et que tout le monde peut s’éclater avec les jeux vidéo !

Dolores : Quand on pense “jeux vidéo”, on pense Marcus, que ce soit pour préfacer un livre, intervenir à la télévision ou donner des conférences sur le sujet… Ça fait quoi d’être devenu une telle icône ? 

Marcus : Je suis vieux et ça aide ! *rires* Les “Retro Youtubers” qui font des émissions sur les vieux jeux fantasment une époque, mais moi j’ai vécu cette époque. Quand j’étais enfant, j’ai attendu Noël et l’Atari 2600, je sais ce que ça faisait d’avoir que trois jeux à faire en boucle avec, soyons francs, trois pixels tous moches. Mais ça suffisait à nous faire rêver ! Je sais le choc que ça fait d’entendre dans Pitfall, pour la première fois, deux notes qui imitent le cri de Tarzan. Aujourd’hui il y a des voix digitalisées partout. Les gens se rendent pas compte de la révolution que ça a pu être pour un gamin de 10 ans d’entendre ce cri à travers l’écran.

Ce genre d’anecdotes, c’est du vécu. C’est pas des chiffres, tu trouves pas ça sur Wikipédia, tu trouves ça dans le cerveau des gens de ma génération et je pense que c’est pour ça aussi que les gens viennent me chercher. Je représente la génération qui a connu la plus grande évolution dans les jeux vidéo et je pense que notre témoignage est important à transmettre. J’ai tout vu, de Pong à la Réalité Virtuelle aujourd’hui. Donc je peux comparer, je peux expliquer les évolutions. Je pense que ça peut être une première piste pour expliquer le fait que je sois devenu “LA” référence, mais y a surtout autre chose : c’est que vous n’aviez pas le choix mes pauvres  ! *rires* Il n’y avait pas Internet, donc si tu voulais voir du jeu vidéo t’avais pas le choix. Une seule chaîne en parlait et c’était pas TF1 ou France 2, c’était Game One.

Game One a été la première chaîne de jeux vidéo au monde, même aux USA ou au Japon il n’y avait pas eu ça. J’ai donc été le premier crétin qui a eu l’idée de se filmer en train de jouer à des jeux vidéo et d’expliquer ce qu’il faisait ! Les gens qui avaient 10 ans dans les années 2000, ils allumaient Game One, et sur Game One ben… Il n’y avait quasiment que moi ! Comme c’était une petite chaîne en plus, les émissions étaient diffusées en boucle, donc les gens ont grandi avec moi qu’ils le veuillent ou non. Quand t’es geek, t’as pas le choix, t’es obligé de connaître Marcus c’est horrible ! *rires* Aujourd’hui heureusement on est à une époque où tout le monde peut faire sa chaîne Youtube et parmi les milliers de gens qui font ça, il y a un petit millier qui arrivent à en vivre. Aujourd’hui on voit des Youtubers avec des files d’attente de dédicaces absolument monstrueuses, autant que des acteurs ou des réalisateurs et je trouve ça formidable car le jeu vidéo est enfin devenu un truc un peu mainstream. Et je suis très fier d’avoir un peu contribué à ça.

La foule devant l’espace dédicaces des Youtubers au TGS 2017 ! 

Dolores : T’avais une phrase que j’avais bien aimé dans un magazine où tu disais que le jeu vidéo était juste le prolongement du jeu de société et qu’il fallait qu’il arrête d’être diabolisé comme c’est le cas actuellement… 

Marcus : Exactement. Moi je suis un joueur “tout terrain”, j’aime autant les jeux de société que les jeux vidéo. Je fais partie du jury du festival des Jeux à Cannes, où on remet chaque année “L’As d’Or”, c’est l’Oscar du jeu de société. J’adore découvrir de nouveaux jeux de société, parce que plus le jeu vidéo se dématérialise, plus j’ai envie de me tourner vers des jeux de société. Il y a de moins en moins de boutiques, on joue en ligne avec des potes mais on les voit pas… Heureusement qu’il y a les salons, ça me permet de rencontrer des gens avec qui je joue en ligne ! La dématérialisation me plaît pas trop, moi je suis pour un Mario Kart avec un canapé, des pizzas et des potes.

Le jeu de société reste dans cet esprit-là, t’es obligé d’être autour d’une table, ensemble… Ça me parle dans l’esprit. En plus, il ne faut pas croire, les jeux de société sont aussi très stéréotypés dans l’esprit des gens ! Quand tu dis “jeux de société”, ils pensent “Scrabble” ou “Monopoly”, au mieux “ Trivial Pursuit”. Ils savent pas que depuis 10 ans toutes les thématiques du jeu vidéo ont été reprises dans le jeu de société. Ça va du martien au zombie en passant par les enquêtes policières… Dans le jeu y a tout un éventail de plaisirs et il faut se priver d’aucun plaisir. Jouez à tout !

Dolores : Il y a une autre évolution majeure que tu as connue en plus de l’évolution du jeu vidéo, c’est l’évolution du journalisme autour du jeu vidéo. Je pense notamment à l’effondrement des grands noms des magazines des années 90 comme Joypad, Tilt… Aujourd’hui, de nouveaux magazines fleurissent depuis 2-3 ans : JV Mag, Retro Gamer Collection, The Game … Tu te reconnais dans cette presse-là ? 

Marcus : Je me reconnais complètement dans ces mouvances-là. Y a même un crowdfunding qui a été fait pour ressusciter Player One comme dans les années 90, avec de la mauvaise foi, des conneries et beaucoup d’infos sympas ! *rires*Je risque d’y collaborer d’ailleurs. Je pense que ça manque à tout le monde en fait, pas qu’à moi. Moi je suis très content de voir tout ça revenir; je suis fan de JV Mag et de Canard PC et pourtant ils ont lancé leur magazine à l’époque où c’était vraiment le creux de la vague et plus personne ne lisait de magazines. C’était un choix courageux, et leur ton très acide a su trouver un public fidèle. Ils ont tellement de talent qu’ils méritent le succès. Après, c’est le cours normal de l’évolution : Internet a remplacé pratiquement tout, y compris les boutiques. C’était normal que la presse y passe aussi. Mais moi j’ai fait mes armes dans la presse. J’aime écrire, j’ai de moins en moins de temps pour le faire et je dois avouer que ça me manque. Quand je rédige un “vrai” texte, pas un script de vidéo, c’est un véritable plaisir ! Dès que je le peux, j’essaie de rédiger quelques articles parce que c’est aussi ma manière d’encourager ce milieu-là. Ça m’a fait beaucoup de peine de voir disparaître la presse. Ça a été relayé un temps par la presse sur Internet, mais ça reste de la presse gratuite avec des statuts de pigistes très précaires. C’est inquiétant de voir que les postes de journalistes en CDI avec le statut de journaliste sont en train de disparaître. D’un côté, c’est très bien ce foisonnement de talents et de passions et de l’autre je regrette un peu l’ancien temps où les journalistes défendaient un vrai savoir-faire, avec une plume, une bonne orthographe et grammaire. Quand je vois des gamins qui écrivent en langage texto ou que je reçois des mails où en quatre lignes on arrive à aligner 20 fautes, je suis atterré. J’vais passer pour un vieux con mais ils passent pour des débiles alors que je suis persuadé qu’ils ne le sont pas. Et surtout, je trouve qu’à l’époque avec tous ces magazines, on lisait bien plus et mine de rien c’est important. La presse écrite était importante pour ça : elle donnait envie de lire à des gens. Mais après je dénigre pas du tout les supports vidéo ou radios, j’adore ça et j’en consomme beaucoup ! Le plus important c’est de diffuser l’amour et la passion du jeu vidéo, peu importe le support ! 

Dolores : Justement, quel serait le support de communication que tu n’as pas encore testé et que tu aimerais tester ? Tu as fait de la télé, de la radio, de l’acting, du journalisme écrit… 

Marcus : Ouais, j’ai même eu un petit groupe de musique dans les années 90 ! J’aime tout ! Mais j’adorerais me lancer plus dans l’acting. J’ai fait pas mal de courts métrages, de caméos par-ci, par-là, et c’est un truc qui me fascine. Je pense pas être très bon acteur mais j’aime franchement bien. Dans Retro Game One, on fait plein de petits sketches, des saynètes et j’aime beaucoup m’amuser à créer des personnalités ultra loufoques à des personnages qui interviennent. Au fil des ans, quand on me propose un court métrage en général j’y vais, ça me permet d’essayer un peu de voir dans quels domaines je me sens plus à l’aise. Là je joue dans SaturdayMan, un truc absolument génial !

C’est le héros qui sauve ton samedi soir quand la soirée part un peu en couilles. On envoie Force Sex, Force Drunk, Force Dance, Force Joke et ils vont revitaliser la soirée face au grand méchant qui s’appelle le Grand Sommeil et qui veut que tout le monde se couche à 22 h ! Moi je joue le Dr. Doyobi, le mentor de SaturdayMan, qui va repérer les endroits où il faut intervenir et qui envoie les super-héros. Alors franchement, si j’ai une petite demande pour les lecteurs de l’Écran, allez voir cette série s’il vous plaît ! On fait un peu le Téléthon pour SaturdayMan ! *rires* C’est génial, c’est très pro, c’est fait avec le coeur. Ils ont besoin de 100 000 vues sur Youtube pour pouvoir continuer à faire de nouveaux épisodes, alors aidez-les ! Ils le méritent ! Il faut qu’on les aide à continuer cette aventure qui est géniale !

Propos recueillis par Dolores – Merci beaucoup à Marcus pour sa bonne humeur communicative ! 

Interview de Davy Mourier

“Acteur, scénariste, réalisateur, graphiste, parolier, animateur de télévision et auteur de bandes dessinées français.” C’est ainsi que Wikipédia définit Davy Mourier. Touche à tout artistique issu d’une génération débrouillarde qui faisait tout de A à Z, Davy est devenu avec sa BD “La Petite Mort” le visage du renouveau de la BD française. Petit portrait exhaustif de cet artiste accompli qui a bien voulu, lors du TGS 2017, répondre à nos questions, malgré son manque de sommeil, sa petite barbe de trois jours qu’il “n’assume pas trop” et son emploi du temps aussi foisonnant et chargé que sa carrière. 

Dolores : Bonjour Davy ! La dernière fois que tu es venu sur Toulouse, c’était pour l’édition Springbreak du TGS   qui a eu lieu en avril dernier. Tu y présentais pour la première fois la série animée de La Petite Mort adaptée de ta BD. Tu étais un peu stressé par cette première projection publique. Quels ont été les retours après la projection ? 

Davy Mourier : Déjà,La Petite Mort” en bande dessinée ça a été une très grosse surprise. C’était ma première BD chez un gros éditeur (Delcourt). Et Delcourt y croyait, mais pas plus que ça à vrai dire ! *rires*. Et en une semaine on a vendu les 8500 BD qu’on avait imprimées, et surtout on a pas arrêté de rééditer encore et encore par la suite ! Donc La Petite Mort, en BD, ça a déjà été un succès qu’on attendait franchement pas. Je pensais pas que le dessin animé aurait à nouveau un tel succès, eh ben si !

Je suis super fier du dessin animé, les gens qui ont travaillé avec moi sont bourrés de talent  et ont fait un super boulot. Et pourtant, qu’est ce que j’ai été relou, parce que j’ai fait le scénario et j’étais présent à toutes les étapes de la création ! Mais malgré tout ça, je m’attendais pas à un tel succès sur Internet. Le premier épisode est à 450 000 vues (NDLR : un peu plus maintenant !) alors que ça fait un mois qu’il est diffusé. La conférence qu’on a fait ce matin au TGS sur La Petite Mort était symptomatique : la salle était remplie de gens qui n’avaient pas lu la BD, mais qui étaient là juste pour voir la série animée. Le personnage de La Petite Mort me dépasse et c’est juste trop bien ! Je suis pressé de voir ce que ça va devenir, car finalement c’est tout nouveau, et je suis curieux de voir ce que ça va amener de plus dans cet univers. 

Dolores : Surtout que dans cet univers, il y a aussi La Petite Morte, Les Petites Morts, qui sont d’autres tomes de la série… 

Davy Mourier : Oui, j’ai sorti il y a un mois Les Petites Morts, qui est le 5e tome de la série. Ça continue, mais rien n’égale le succès du premier tome, le La Petite Mort originel. C’est marrant, parce que c’est une trilogie La Petite Mort, et chaque fois que je vais quelque part je ne vends que le tome 1 ! Peut-être que c’est devenu culte d’une certaine manière, mais aussi l’histoire se conclut à la fin du tome 1 donc je pense que les gens ne ressentent pas forcément le besoin d’aller plus loin, narrativement parlant. 

Dolores : Dans ta série animée de La Petite Mort, tu as de sacrés doubleurs vedettes ! Et surtout l’inénarrable Brigitte Lecordier, que tu avais d’ailleurs rencontrée pour la première fois au TGS… Y a toujours cette entente aussi cordiale entre vous après le lancement de la série ?

Davy Mourier : Avec Brigitte, c’est fou parce que on se connaissait pas, je l’ai croisée au TGS et je lui ai dit en coup de vent “j’aimerais faire un dessin animé avec toi” et elle a tout de suite dit “Oui, oui, oui !“. Ça se passe tellement bien avec elle que je l’ai aussi intégrée à la saison 2 de Reboot dans laquelle elle va faire des voix, et elle est venue m’engueuler ce matin car elle m’a dit “mais tu m’as payée ?“. Je lui ai dit “ ben oui, bien sûr, tu as eu un cachet, tu as travaillé pour la série”. Et en fait elle voulait le faire gratuitement, comme ça, juste pour me faire plaisir ! Quand j’étais en dédicace pour La Petite Mort, elle est venue avec moi, alors qu’elle était pas obligée de le faire. Elle fait tout pour que le projet de la série animée grandisse. Elle y met toute son énergie, du temps, de la passion… Y a énormément de gens qui sont fans de Brigitte et qui se mettent au dessin animé juste pour elle, elle a une aura énorme dans la communauté geek et elle s’en sert pour soutenir à fond le projet parce qu’elle l’adore. Je crois qu’elle s’éclate en fait ! C’est tellement génial, et Brigitte est une personne adorable et admirable. 

Dolores : Tu as aussi un nouveau projet en tant que comédien, qui est la série The Cell dans laquelle tu joues un gardien de prison. Je me demandais ce que ce projet ajoutait comme corde à ton arc déjà énormément fourni au niveau de l’acting ? 

Davy Mourier : Dans The Cell, ce qui est rigolo, c’est que Guillaume Lubrano qui est le créateur de la série m’a demandé de venir faire un gardien de prison, mais je devais juste être quelqu’un de cynique. Et en fait, je sais pas le jouer. Je sais jouer les imbéciles, je sais jouer les connards, mais les cyniques décomplexés c’est vraiment pas mon truc. À la base, il m’a pris pour ma taille, parce que je suis gardien de prison et je suis forcément entouré de molosses géants bodybuildés, et moi j’suis au milieu avec ma carrure toute petite, forcément le contraste est rigolo. Mais je voulais apporter un truc en plus à ce personnage, et du coup j’ai dit que mon personnage est en fait un gay refoulé. Parce que dans mon rôle, à la base, j’avais juste des répliques du genre “Aaaah, vous allez vous toucher sous la douche hein ?” et ça devait être dit méchamment. J’ai transformé ça pour qu’on sente qu’il avait envie d’être avec avec les prisonniers sous la douche en fait. J’ai presque “adouci” le personnage pour parler aussi de cette homophobie ambiante tellement oppressante qu’elle conduit des personnes à devenir méchantes juste parce qu’elles n’arrivent pas à exprimer leur sexualité.  Finalement je lui ai apporté un côté tendre… Mais chelou quand même ! *rires*. Et j’ai l’impression que ça a bien marché, parce que je dois mourrir à un moment dans la série, mais Guillaume m’a dit “Ok, t’es pas mort”, et y a une histoire de voyage dans le temps où mon personnage continue à exister dans le passé. Et je pense que c’est parce que j’ai amené ce ‘petit truc en plus’ qui justifie que mon personnage ait le droit de continuer à être dans la saison 2 ! 

Dolores : Pendant qu’on est un peu sur le registre de ta boulimie de travail justement, t’es quelqu’un qui touche à tout, dans tous les univers ( dessin, acting, réalisation, scénario… ), quel est le domaine que tu n’as pas encore exploré et qui te stimulerait ? 

Davy Mourier :  Alors… J’ai fait une série sans faire exprès, j’ai fait un dessin animé sans faire exprès… Peut-être un film ? Mais c’est pas une envie “absolue”. Je me dis pas “avant de mourir il faut absolument que je fasse un long métrage !“. Mais c’est un truc que j’aimerais bien avoir sur mon CV et que je pense être capable de faire relativement bien. Parce que bon, j’te dirais bien chanter, mais ce serait vraiment pas possible ! Je l’ai fait de temps en temps avec M.Poulpe, mais je chante très très mal, je suis très mal à l’aise. Ça m’angoisse à mort ! Mon oreille, elle fonctionne pas, j’sais pas, doit y avoir un truc cassé à l’intérieur… *rires* Il faut savoir ce qu’on sait faire ou non, et chanter je sais pas faire. Pareil pour la danse, je suis nul. Mais ouais, un long métrage ça pourrait me tenter. J’avais écrit un scénario d’ailleurs, mais c’est tellement dur comme milieu, tellement long au niveau des procédures, que j’en ai eu marre et j’ai vendu le scénario à Delcourt pour en faire une BD. Et je me suis dit que si la BD marche, des gens viendront peut-être me démarcher pour faire le film, et pof, j’aurais déjà le scénario prêt ! *rires* Mais au moins, c’est pas moi qui me tape les V14 de films, les procédures, les démarches… Tout ça non merci. 

Dolores : Toi qui as toujours été dans un esprit un peu “DIY” au niveau de la création, tu as connu toutes les évolutions du milieu en particulier avec l’explosion d’Internet et la possibilité pour tout le monde de créer du contenu. Comment tu as vécu ces évolutions, et le regard porté par les gens sur ces créations-là ? 

Davy Mourier : Je t’avoue, je suis perdu maintenant. Quand on a commencé à travailler sur le web, y avait rien, pas de pognon, pas de pub, et on faisait des vidéos au milieu de nulle part. Et on était sur le Web pas parce qu’on se disait “oui, le web, c’est le futur !“. On était surtout là parce que la télé voulait pas de nous ! On avait des choses à dire, et là où les gens pouvaient nous écouter, c’était sur le web. Ma génération, celle de François Descraques aussi, s’est emparé du web, littéralement. Après François Descraques, y a eu Studio Bagel, Golden Moustache et compagnie, et là ça a commencé à se professionnaliser, avec aussi des gens tous seuls comme Norman, Cyprien…

Et la pub est arrivée, et c’est là que j’ai commencé à lâcher le truc. J’ai été habitué à faire mes bêtises seul, sans contraintes, et même si je gagnais pas beaucoup de pognon, ben j’étais libre. À partir du moment où le web s’est professionnalisé, il y a commencé à avoir des mecs qui venaient en réunion avec des costards cravates, qui nous parlaient de performance et de statistiques… Donc j’ai commencé à m’éloigner un petit peu et maintenant qu’on est à la génération 4 ou 5 de Youtube, j’avoue que je connais plus les gens qui sont connus. Je comprends plus le fonctionnement, parce que les gens disent “Moi je regarde pas la télé parce que la télé c’est formaté” mais ils vont sur Youtube pour regarder des chaînes hyper précises sur du contenu hyper précis ! En plus maintenant si t’as pas le fric de t’acheter du super matos dès le départ, que ton son et ton image sont un peu pourris, les gamins ils font “ton image elle est nulle, j’me désabonne !“. Mais le web c’est pas ça putain, le web c’est quelqu’un qui a envie de s’exprimer, qui a des compétences et qui les montre ! Et peut-être qu’il va être nul sur le son, mais il va écrire super bien ses dialogues, ou être un super monteur ! C’est pour ça que je pense que je comprends plus rien, et que je fais moins de choses sur Youtube. Quand tu vois Norman et Cyprien qui ont des milliers d’euros pour faire un sketch (et je les critique pas du tout, ils ont bossé pour en arriver là ! Et ils le méritent !), mais qu’un gamin à côté commence dans sa chambre et que les gens commentent pour dire “Norman il l’a mieux fait”, je me dis que le public ne comprend plus cette cassure entre le Youtube pro et le Youtube amateur. Peut-être qu’il faudrait créer deux plates-formes distinctes, je sais pas… En tous cas ça ne fonctionne pas actuellement. 

Dolores : Et sur ton rapport à la télé justement, parlons-en ! Tu es encore à la télé sur Nolife notamment. Qu’est ce que t’apporte encore la télé qu’il n’y a pas sur Internet ? 

Davy Mourier : J’adore animer, j’adore les débats, les interviews… Sur Nolife, la liberté c’est d’interviewer quelqu’un durant le temps qu’on veut, de faire les émissions qu’on veut avec la durée qu’on veut. Sur les autres chaînes il n’y a pas ça, et sur Youtube le public a peur des vidéos trop longues. Sur Nolife (NDLR : dans l’émission en Mode Normal)  j’ai un invité qui a envie de parler, je le laisse parler. Et j’aime ça ! Je regardais “Nulle part ailleurs” quand j’étais gamin, j’adore les talk shows, le live j’adore, et animer une émission en live c’est usant mais tellement riche ! C’est une émission par semaine en direct sur Nolife, c’est fatigant, en plus y a pas beaucoup de gens à Nolife donc faut faire beaucoup de choses parallèles, comme s’occuper des invités, lire leurs créations, faire les questions, préparer les sketchs… ça fait beaucoup mais c’est tellement cool qu’ils donnent les moyens de faire ça ! La télé, faut aussi savoir que c’est un rêve de gosse. Moi j’ai pas grandi avec Youtube, et mine de rien je pense que ça joue aussi beaucoup sur l’image que j’ai de la télévision. Là par exemple on m’a proposé de faire une mini pastille dans l’émission d’Antoine de Caunes sur Canal+ , ben ça me fait super plaisir d’être reconnu par des grands noms de la télé ! En plus Antoine de Caunes j’adore ce qu’il fait, et on me propose de faire une pastille où je dessine et j’écris des sketchs donc ils ont vraiment pris le temps de s’intéresser à mon univers et à ce que je fais… Ils vont me donner les moyens de faire ce que je sais faire, ce que hélas Internet ne fait pas, sauf si j’accepte de marquer Fanta ou Coca Cola au début de mes vidéos. La pub, ça me gène, et à la télé il y a de la pub entre les émissions, mais au milieu j’ai l’impression d’être libre. Ce qui est faux bien sûr ! *rires* Mais j’ai plus cette sensation de liberté sur la télé que sur Internet… C’est paradoxal hein? 

Dolores : Petite question bonus pour finir, parce que Toulouse oblige ! Tu collabores sur la BD des As de la Jungle de TAT Prod : comment se passe la collaboration ?


Davy Mourier : C’est trop bien ! Ils sont partants pour tout, on s’est envoyé un mail, on s’est rencontrés et c’était lancé ! Au milieu d’un repas qu’on a fait ensemble, ils m’ont balancé “Au fait, ça te dirait d’écrire des épisodes pour la saison 3 ?“, ce que je me suis empressé de faire. Bref, c’est franchement génial, je crois qu’on partage la même vision de la création, et on est en train de travailler sur le T2 de la BD Les As de la Jungle !

Propos recueillis par Dolores – Merci beaucoup à Davy Mourier et sa casquette Adventure Time ! 

Interview de Olivier Derivière

Alone in the Dark, Raiponce, Remember Me ou encore Assassin’s Creed IV : Black Flag. Ces noms vous font rêver ? Nous aussi ! Et nous avons eu l’immense privilège de rencontrer le compositeur de génie qui se cache derrière ces OST qui ont toutes ce “petit quelque chose” en plus. Pas étonnant si le compositeur nous parle de ses choix d’avant-garde et de sa vision d’auteur sur la composition de musique de jeux vidéo comme d’un engagement artistique avant tout… Place à l’interview, maestro, musique ! 

Dolores: Bonjour Olivier ! Vous avez commencé votre carrière dans les jeux de survival horror plutôt sombres comme Alone in the Dark ou encore l’excellente série des Obscure. Ces jeux sont quand même très différents dans leur manière d’aborder la peur : l’un est plus axé monstres et modernité, l’autre lieux hantés et possessions. Comment gérez-vous ce challenge d’une musique immersive réussie et angoissante dans deux genres si différents ?

Olivier Derivière : Y a plusieurs types d’horreur, de peur même. Y a la peur “jumpscare”, qui est celle qui va faire sursauter. Elle est très pratiquée dans le cinéma actuellement, et est efficace pour créer un effet de surprise sur le moment. On baisse le volume et d’un coup on fait quelque chose de très fort, souvent avec un effet visuel en plus.

Étonnamment, ça marche beaucoup moins bien sur un écran quand on joue à un jeu vidéo parce que il n’y a pas ce gros son avec cette sensation de peur comme dans une salle de cinéma. Ensuite, y a des sensations de peur plus pérennes, qui sont par exemple le type d’ambiance qui a inspiré des jeux comme Silent Hill et qui a été longtemps le fer de lance en matière de bande son d’ambiance de jeux vidéo. C’est quelque chose qui vient vous chercher viscéralement, qui ne va pas fondamentalement surprendre mais qui va plus chercher à déranger. Le but est de mettre mal à l’aise et de déranger en profondeur. Après, il y a énormément de spectres de peur : il y a la peur-angoisse, la peur-oppression, la peur-sursaut… Obscure joue sur un registre un peu différent, c’est plus les peurs durant l’adolescence, les peurs intériorisées. Il y a peu de jumpscares dans le jeu. Les gens ne l’ont pas remarqué à l’époque et c’était assez marrant, le vrai sujet du jeu et ce qui en fait sa force, c’était la transformation du corps durant l’adolescence. Par exemple, les monstres dans Obscure 2 étaient tous basés sur des peurs de la transformation du corps. Y avait un monstre qui ressemblait à une femme enceinte, dont le gros ventre s’ouvrait et qui lançait un cordon ombilical vers le joueur pour le dévorer et l’attraper. On avait des harpies qui volaient, qui attrapaient des joueurs avec leurs jambes et dont les jambes étaient recouvertes de dents. On avait des pénis géants qui attaquaient les gens aussi ! *rires*. 

Obscure n’était pas qu’un bête jeu d’horreur où tu zigouilles du monstre, et les gens n’ont pas du tout remarqué cette profondeur. La musique racontait ça : ces peurs profondes adolescentes. Après la manière de faire peur en musique, elle va être propre à chacun. Moi j’aime le côté dérangé des choses, pas les choses propres. J’écris souvent des choses qui vont chercher “dedans” plutôt qu’en superficie. C’était au final assez facile pour moi, parce que j’aime créer des choses viscérales et prenantes.

https://soundcloud.com/olivier-deriviere/edward-carnby

Dolores: Dans vos compositions, on remarque souvent la présence de voix, beaucoup de choeurs même dans Assassin’s Creed IV : Black Flagvous avez travaillé avec un groupe haïtien pour obtenir un timbre de voix encore plus particulier sur The Root par exemple. Est-ce que ça pourrait être votre marque de fabrique, cette présence obsessionnelle de la voix ? 

Olivier Derivière : Oui et non. C’est à dire que les gens aiment bien mettre des étiquettes partout, et moi ça m’énerve. Donc c’est sûr que quand on regarde mon travail on va se dire qu’il y a beaucoup de voix, mais pas que. Si j’utilise la voix, c’est parce que c’est un instrument que j’aime beaucoup. Je trouve que c’est le plus bel instrument qu’on ait, le plus simple car il ne nécessite pas d’autre outil que notre corps et le plus complexe à la fois car le maîtriser entièrement demande un travail considérable. En plus, c’est un instrument unique à chacun, et ça c’est très beau. Il faut savoir que je déteste les voix qui ne disent rien. La voix peut dire quelque chose, au sens langagier du terme. On peut mettre des mots en musique, et c’est une force supplémentaire par rapport à un instrument qui ne va rien dire. Enfin, il y a quelques jeux où j’ai pas mis de voix quand même ! Remember Me par exemple, je n’ai pas mis de voix… Enfin, si, j’en ai mis un peu… Ouais, t’as raison, en fait je peux pas résister, j’en mets un peu partout ! *rires* 

 Mais ce sont les jeux qui exigent cette présence de la voix, c’est pas moi qui me dis qu’il faut absolument que je crée quelque chose avec de la voix. Quand j’ai créé la bande son de  Raiponce pour Disney, y a pas de voix, c’est juste un instrumental par exemple ! Je m’oblige pas du tout à mettre de la voix, la voix est là parce que le travail l’exige c’est tout. 

Dolores : Justement, quelle serait la différence fondamentale de composition entre le jeu vidéo et le cinéma au sens large ? 

Olivier Derivière : La différence est énorme. La composante “musique” est identique, dans le sens où ça reste un travail de composition similaire : on pose des notes, on écrit notre partition, nos harmonies et nos mélodies… Mais ça c’est la base. Ce serait comme demander à un auteur : est-ce que c’est la même chose d’écrire un roman ou une pièce de théâtre ? On a beaucoup tendance à croire que la musique de jeux vidéo et la musique de films c’est pareil. Je considère que les personnes qui disent ça n’ont pas saisi la véritable substance du jeu vidéo. Beaucoup de gens pensent “quand je suis en combat, je mets de la musique de combat, et quand je fais de l’exploration je mets de la musique d’exploration, et donc je fais de la musique interactive pour le jeu vidéo”, mais pour moi c’est pas ça. Faire ce genre de travail revient à faire de la musique illustrative, et on se rapproche du coup beaucoup plus du rôle de la musique au cinéma. 95 pourcents des jeux font de la musique uniquement illustrative à l’heure actuelle, faut pas se leurrer, c’est ce qui marche. Certaines personnes qui adorent les musiques de jeux vidéo ne se rendent pas compte à quel point le langage musical de ce qu’ils écoutent est basique. Je parle pas en termes artistique ou de composition, mais vraiment en terme réflexif sur l’interaction entre la musique et le jeu vidéo. La musique de jeux vidéo a une particularité, qui n’est pas son interactivité, mais sa fonctionnalité. Au cinéma, la fonction première et unique de la musique c’est l’illustration émotionnelle. On peut être en contraste bien sûr, sur des images très violentes mettre de la musique très émotionnelle par exemple, mais ça reste de l’illustration. Dans le jeu vidéo, la musique a une fonction. Il y a une composante de base qui s’appelle le gameplay et c’est cette composante qu’il faut identifier quand on compose la musique pour un JV. Exactement que de la même manière dans le cinéma y a le script d’ailleurs !  Autour de ce gameplay vous pouvez raconter n’importe quelle histoire, coller n’importe quel univers, si le gameplay est bon ça marchera. Après ça se vendra plus ou moins, si vous faites le gameplay de Dark Souls dans le monde des Bisounours, bon, y a des chances que ça se plante ! *rires* Et cette composante du gameplay, cet aspect “fonctionnel” de la musique, c’est quelque chose qui est très sous-estimé dans la musique de jeux vidéo aujourd’hui.

Dolores : Y a t’il d’autres spécificités à la musique de jeu vidéo ? 

Olivier Derivière : Oui, il y aussi une deuxième composante dans la musique de jeux vidéo, c’est qu’à l’inverse du cinéma qui est passif et linéaire, le jeu vidéo lui se passe en temps réel. Et là on va parler un peu dans le futur, mais la musique de jeux vidéo dans le futur se fera en temps réel. À l’heure actuelle, la musique de jeux vidéos est dépendante d’événements scriptés et varie en fonction de ces événements-là, mais elle n’est pas générée en temps réel. Le son que l’on entend lorsque l’on joue, il a été enregistré et il est joué à un moment précis parce qu’une ligne de commande lui ordonne de le faire. On va arriver à une époque où la musique va se générer elle-même. À l’époque de Mario par exemple, la musique était générée en temps réel puisque c’était la machine qui produisait le son.

Dans 10-15 ans, on pourra reproduire n’importe quel instrument directement au coeur même de la machine. J’dis pas du tout que c’est une bonne chose pour les musiciens ou la musique en général, par contre pour le jeu vidéo c’est toucher un peu plus à ce qu’est le jeu vidéo en substance. Les lumières sont en temps réel dans le jeu vidéo, mais avant elles étaient précalculées. Pareil pour l’IA, la physique d’un jeu (quand je prends un objet par exemple, et son interaction avec son environnement), tout ça, ça fait longtemps que ce n’est plus précalculé à l’avance ! Le but du jeu vidéo, au fur et à mesure des années, c’est de tout générer en temps réel. Il faut donc que la musique suive cette voie-là. Et ça va révolutionner toute l’approche musicale des compositeurs. 

Dolores : Vous vous sentez prêt à franchir le pas ? Vous avez déjà testé des choses dans cet esprit-là ? 

Olivier Derivière : Oui, en fait c’est fait, c’est aussi pour ça que j’en parle ! *rires* En fait y a un jeu aussi obscur que Obscure, qui l’a été en son temps, qui est sorti en juin dernier produit par Bandai Namco qui s’appelle Get Even et qui est sorti dans une indifférence générale monumentale ! *rires*

Et j’ai travaillé sur la bande son, et la musique y est générée en temps réel. La machine ne pouvait pas tout faire, donc il y a quand même quelques parties pré-enregistrées, mais le gros de la bande son est faite en temps réel. Je pense que c’est vraiment les prémices de ce qui va se faire sous peu. De plus en plus de jeux commencent à faire ça, mais là je suis allé très loin dans l’expérimentation. Un peu comme dans Remember Me où j’avais un peu repoussé les limites de la musique interactive et la manière dont elle réagissait avec les choix du joueur. 

Dolores : Ce qui vous a valu un award d’ailleurs ! 

Olivier Derivière : Oui, et ce qui est assez paradoxal c’est que j’ai eu l’award pour la musique du film, mais pas pour le jeu ! Alors que le monde du jeu vidéo aurait dû saluer la performance de la musique interactive, ils ont totalement ignoré ça et c’est le monde du cinéma qui m’a récompensé. J’ai eu énormément de prix pour un travail beaucoup moins audacieux et où la musique retombe dans ses fonctions illustratives dont je parlais plus tôt. Donc bien sûr, j’étais très content qu’on reconnaisse mon travail, mais y a un vrai complexe d’infériorité du jeu vidéo envers le cinéma, et c’est aussi quelque chose contre lequel je me bats. C’est très dommageable pour les joueurs, car finalement ça leur brise leur expérience de jeu. Que les gens du jeu vidéo fassent du cinéma un exemple en termes narratif et esthétique je le comprends, mais qu’ils en fassent un idéal à atteindre c’est vraiment incompréhensible pour moi. Ce sont deux types de création qui n’ont pas le même but ni les mêmes ressources à leur disposition, alors arrêtons de comparer l’incomparable. 

Dolores : C’est marrant, parce que j’ai de plus en plus tendance à penser que les mentalités sont en train de s’inverser, c’est à dire que le cinéma puise son inspiration dans le jeu vidéo. Je pense notamment à It Follows de David Robert Mitchell sorti en 2015 qui fait appel à un compositeur de jeu vidéo pour sa bande son car il voulait une expérience la plus immersive possible : Disasterpeace, connu notamment pour sa superbe OST de Fez….

Olivier Derivière : Je remarque effectivement cette tendance à mêler musique de JV et musique de films, ou en tous cas à entremêler leurs compositeurs, mais pas du tout en ces termes-là. Disasterpeace, ce qu’il a fait sur Fez était phénoménal en terme de musique fonctionnelle. Ce qu’il a fait sur It Follows est un hommage intéressant aux années 80 et à la musique dans les films de Carpenter surtout, avec les synthés et tout. Mais je ne vois pas quelque chose de nouveau là-dedans. J’y vois un hommage et pour moi ce n’est pas ça qui va changer la manière dont on conçoit la relation entre la musique de jeux et la musique de films. 

Mais je ne pense pas que les univers soient aussi tranchés les uns que les autres, c’est à dire que je ne crois pas que tous les compositeurs de musiques de films fassent de l’illustration et tous les compositeurs de jeux vidéos feraient des expériences plus immersives. Beaucoup de compositeurs font aujourd’hui du sound design, qui n’est plus de la musique seulement quand on l’entend mais qui est un vrai travail d’ambiances. Ils font des choses intéressantes et je pense que c’est dans ce genre d’expériences que l’on pourra en retirer des nouveautés intéressantes. La musique au cinéma stagne en ce moment, et c’est vraiment dommage, alors que dans le jeu vidéo on est en train de connaître d’énormes bonds en avant… 

Propos recueillis par Dolores – Merci à Olivier Derivière d’avoir répondu si précisément à nos questions ! 

Interview d’Hector Noas

Réalisée le 20 mars 2018 à la Cave Poésie par Stella et Gonzobob, en présence de la traductrice Muriel Pérez

L’Écran : Bonjour, pour commencer est-ce la première fois que tu viens à Toulouse et au festival Cinélatino ? Comment trouves tu la ville ?

Hector Noas : C’est la première fois que je viens au Festival Cinélatino, mais l’an dernier j’y avais déjà un film qui s’appelle Conducta ( (NDLR: “Chala, une enfance cubaine” en français) qui était présenté, lui aussi réalisé par Ernesto Daranas. Je suis très content, je trouve que c’est un festival très important, il y a une ambiance très chaleureuse et familiale qui me plaît.

Le film Conducta, précédente collaboration d’Hector Noas et Ernesto Daranas

E: Le ton du film est très léger et comique, en opposition avec Conducta, où la violence était plus montrée. Ce ton plus léger permet-il de présenter un aspect plus optimiste du Cuba d’aujourd’hui ?

H. N. : Alors, je ne suis pas le réalisateur (NDLR : Ernesto Daranas), mais je pense que le film se passe dans le contexte d’une période spéciale à Cuba. C’était un moment où l’on n’avait pas d’options, pas de choix, il n’y avait pas de combustible, pas de nourriture… C’était un moment très difficile, je me souviens que l’on avait 4 heures d’électricité par jour, les gens avaient faim, ils avaient des besoins basiques très forts. Mais ce film ne parle pas de cela, il s’inscrit dans ce contexte, ce moment, mais c’est simplement un film sur l’amitié, l’amitié entre des hommes qui, même si il y a des barrières culturelles, linguistiques ou politiques entre eux, arrivent mine de rien à communiquer, à devenir amis. C’est un peu ça l’espoir de l’humanité, c’est comment des hommes peuvent arriver à se réunir, à se rassembler. Je pense que ce qui donne ce ton léger à ce film aussi, c’est le fait que ce soit la petite fille (NDLR: Mariana, la fille de Sergio) qui le raconte, parce qu’elle, et les enfants à l’époque, n’ont pas vécu ce moment de la même manière que les adultes. Ce qu’ils en savent c’est ce que leurs parents racontent. Elle dit à un moment dans le film qu’elle se souvient d’une période très heureuse, où sa famille était très heureuse, et je pense que cela vient de là. C’est une période où par exemple il n’y avait plus de transports publics, les seuls moyens de transport étaient les vélos. Du coup sur les vélos il y avait tout le monde : la mère, le père, la nourriture, les enfants,… Tout cela a forcé les gens à s’unir. Il n’y avait pas de voitures, pas de transports dans les rues, donc les enfants y jouaient de manière très libre. C’est pour cela qu’ils gardent de la période un souvenir de joie et d’enfance heureuse, et c’est cela qui donne son ton à Sergio y Serguéi. Cela fait maintenant un peu moins de 30 ans que cette période est passée, mais on n’en est pas complètement sortis non plus, Cuba vit encore aujourd’hui dans une situation économique très difficile. Mais les enfants ne se souviennent pas de cette « période spéciale », et c’est pour cela que le ton du film est assez léger.

Une histoire racontée à travers des yeux d’enfant

E: Sergio y Sergéï est un film très humain, qui parle notamment des radioamateurs, qui sont présentés comme un moyen de communication entre des gens qui sont dans une isolation politique et géographique. Est-ce que selon vous la technologie, et aujourd’hui Internet, sont des moyens de rassembler les êtres humains ?

H. N. : Je pense que la communication est très importante. Même si évidemment il y a un côté négatif à la technologie qui parfois sépare les personnes. Cela nous est arrivé à tous, par exemple dans un restaurant, avec tout le monde qui a son téléphone à la main… Je ne m’oppose pas à la technologie, mais je pense que son but devrait être d’unir les personnes au lieu de les séparer. Ces radioamateurs existent depuis très longtemps, depuis le début du code morse en fait (NDLR : 1832). Il y a encore des radios qui fonctionnent comme çà à Cuba, c’est encore quelque chose qui s’utilise, et il y a même une association mondiale, qui existe encore, et qui continue d’exister parce qu’elles ont permis même récemment de sauver des vies. Comme cela ne dépend pas des communications satellitaires, lorsqu’il y a des catastrophes naturelles, des tremblements de terre, des choses comme cela, les seules fréquences qui arrivent à passer sont ces fréquences là, qui peuvent donc encore sauver des vies.

E: Ou en est Cuba aujourd’hui vis à vis de la censure, notamment au cinéma ? Trouvez vous qu’il est plus facile de faire et de jouer dans des films engagés de nos jours ?

H. N. : Alors ce sont deux choses différentes, la question de la censure et celle de faire du cinéma. La censure existe à Cuba, on ne peut pas le nier. Par exemple il y a deux ans est sorti un film indépendant qui parle de la thématique de l’homosexualité avant les années 1970 (NDLR: “Santa y Andres” (http://www.cinelatino.fr/film/santa-y-andres ), Carlos Lechuga, 2016). C’est un film super intéressant, mais qui n’a pas pu être montré et qui a été censuré au festival de La Havane. Je pense qu’aujourd’hui ils reconnaissent que c’était une erreur, parce que c’est un film qui parle de quelque chose qui a existé, et d’une certaine manière le censurer c’est essayer de nier ce qu’il s’est passé, et on ne peut pas censurer le passé. Ce qu’il faut faire pour grandir en tant que société c’est que l’on regarde le passé afin de le confronter, au lieu de le nier en le censurant. Je pense que la question de l’homosexualité n’est plus un tabou aujourd’hui à Cuba. Il y a encore beaucoup de freins, notamment dans la mentalité des gens, mais ce n’est plus un tabou aussi fort que cela a pu l’être. Notre film met aussi le doigt sur des thématiques un peu sensibles, et notamment la question du contrôle social et politique, qui est très liée à la question des peurs. Quand on regarde par exemple les Etats-Unis et Cuba qui sont des pays qui sont extrêmement proches physiquement mais très éloignés politiquement et qui se confrontent beaucoup, on a en fait plus de choses en commun que de différences. D’ailleurs on le voit avec l’administration Obama qui a ouvert les relations USA-Cuba, il y a beaucoup d’Américains qui sont venus à Cuba, et inversement, et tout se passe bien. Ils s’entendent très bien avec les Cubains, qui les adorent, et ils adorent les Cubains. Je pense que ces peurs viennent plutôt des gouvernements, qui s’espionnent beaucoup. Il y a beaucoup d’intérêts politiques qui se cachent derrière tout cela. Donc voilà, la censure elle existe, mais il faut d’une certaine manière la confronter intelligemment, et ce que fait le réalisateur dans ce film c’est qu’il s’y oppose à travers la comédie, à travers la farce et ce ton absurde. Quand on voit le film on se rend bien compte à quel point tout cela est absurde, en fait.

E: Assez peu de films cubains s’exportent jusqu’en Europe, principalement lors de festivals comme Cinélatino. Comment se passe leur distribution sur le continent américain ? Ces films ont-ils du mal à sortir de Cuba pour aller dans d’autres pays américains, ou leur diffusion est elle libre ?

H. N. : En fait jusqu’à présent c’est l’I.C.A.I.C. (NDLR : Instituto Cubano del Arte e Industria Cinematográficos), qui est le C.N.C. cubain, qui s’occupe de tout ce qui est distribution. Il y a une très mauvaise gestion, et il s’en occupe très mal… Il n’arrive pas à imposer le cinéma cubain en dehors de Cuba. Ce sont plutôt des cas particuliers, comme par exemple le réalisateur de ce film, qui a réussi à avoir un distributeur international qui a acheté le film et qui, du coup, s’occupe de sa distribution à l’étranger. Ce ne sont généralement pas des films qui sont vus dans d’autres pays d’Amérique Latine non plus. Énormément de films qui sont vus au Festival de La Havane en décembre n’ont ensuite pas de distributeurs et ne sont plus vus… Sergio y Serguéi a un distributeur anglais qui a réussi à faire entrer le film au Festival de Toronto, qui est un super marché pour le cinéma. Le film est aussi allé au Festival de Busan en Corée du Sud, qui est aussi un très gros marché. Ces deux festivals ont permis que beaucoup de distributeurs s’intéressent au film et qu’il soit acheté dans de nombreux pays. D’ailleurs le film va être vu ailleurs avant d’être vu à Cuba, car s’il est passé au Festival de la Havane en décembre dernier, il ne sortira en salles qu’en mai.

E: Le film est une coproduction Cuba-Etats-Unis, ce qui est assez surprenant. Tout d’abord est-ce une première, et l’ouverture à la coproduction et à l’étranger, est-ce une solution pour faire grandir le cinéma cubain, le faire connaître à l’étranger et s’exporter ?

H. N. : Le film est une coproduction Cuba-Espagne-Etats-Unis, et les Etats-Unis n’ont pas investi beaucoup dans le budget. Je pense que leur apport c’est plutôt l’acteur Ron Perlman qui est aussi producteur du film. Il adore le cinéma indépendant, et il est complètement tombé amoureux du projet, il est d’ailleurs venu à Cuba pour tourner. Evidemment la question de l’ouverture de Cuba va entraîner le développement du cinéma, mais au delà de la question des capitaux étrangers sur notre territoire, nous on lutte depuis des années pour avoir une loi sur le cinéma qui permettrait aux réalisateurs eux-mêmes d’investir dans leur films, pour que tout ne passe pas par l’Etat afin d’avoir un cinéma indépendant qui soit reconnu et que les réalisateurs puissent faire leurs films de manière plus indépendante que cela n’est le cas actuellement.

Ron Perlman, qui a incarné le Hellboy de Guillermo Del Toro ou encore l’ancien chef des bikers de la série Sons of Anarchy  

E : As-tu rencontré Ron Perlman directement sur le tournage à La Havane, ou as tu dû attendre la présentation officielle du film à Cuba, où il était présent ? Tu as eu l’occasion d’échanger avec lui sur le film ou le cinéma en général ?

H. N. : Je l’ai rencontré à La Havane pendant le tournage car il y a une scène, qui n’apparaît pas dans le montage final, qui est une séquence de rêve de Sergio où les trois personnages (NDLR: Sergio, Serguéi et Peter) sont attablés ensemble. C’était une scène très drôle que j’adorais, que le réalisateur adorait aussi, complètement surréelle. J’étais habillé en cosmonaute, le personnage de Peter était habillé en biker façon Harley-Davidson, Sergio en Cubain très classique et on parlait de la philosophie de la vie, on parlait de la fin du capitalisme. C’était une scène très drôle, mais la post-production était trop compliquée, et ils n’ont pas réussi à la garder. Ron Perlman est un être véritablement enchanteur, qui ne se prend pas du tout au sérieux, ne fait pas sa star. Il mangeait avec nous tout le temps, il allait dans les rues de La Havane, c’est quelqu’un de très simple. Il est venu à la première du film, il a adoré et était très ému, il m’a embrassé, pris dans ses bras… A la base je ne parle pas Russe, je l’ai appris juste pour le film. Lui il a découvert çà à l’écran, il n’avait rien vu de mon travail avant, et ça lui a beaucoup plu.

E: Question plus technique sur le tournage: Sergéi pendant tout le film est seul sur la Station MIR mais est en contact radio avec Sergio. Sur le tournage, donnais tu la réplique à Sergio ou interprétait-tu tes répliques seul ?

H. N. : Alors en fait j’ai donné la réplique à l’autre personnage (NDLR: Sergio, interprété par Tomas Cao), je suis allé à La Havane, et du coup il avait quelqu’un à qui donner directement la réplique. Mais pour moi les scènes dans la station ont été tournées à Barcelone, et j’étais donc tout seul pour jouer. On avait enregistré sa voix, mais il n’était pas physiquement là. L’un des défis que j’ai dû relever en tant qu’acteur sur ce film, c’était de réussir à rendre la solitude de ce personnage tout en étant entouré de personnes sur le set, le plateau de tournage. Il fallait que je rende cette impression de solitude. Ce qui était aussi difficile techniquement et assez compliqué, c’est que je ne pouvais rien toucher, rien faire, et il y a tout un travail de post-production qui a du être fait, mais je ne pouvais pas interagir avec ce qu’il y avait autour de moi.

E: Qu’est ce qui a été le plus dur pour vous en tant qu’acteur: le fait de devoir apprendre à parler Russe, l’entraînement physique afin de pouvoir supporter un tournage en suspension, ou le travail sur le personnage et sa solitude ?

H. N. : (Il coupe un temps la traductrice) Le Russe ! Le plus difficile était le Russe. C’est une langue que je ne parlais pas du tout, j’avais pris un cours mais c’était il y a 30 ans et j’avais tout oublié… Je savais dire « oui », « non », « bonjour » et c’est tout. Ce qui était compliqué c’est que mon personnage Serguéi est un Russe, donc il fallait vraiment que je m’imprègne, même physiquement, de cette culture pour que les spectateurs n’aient pas l’impression de voir un Cubain mais bien un Russe. C’était peut-être ça le plus difficile. Dans la langue russe il y a des sons, des prononciations que l’on n’a pas dans le langage espagnol, c’était aussi très dur de réussir à apprendre. J’avais une coach sur le tournage pour m’aider avec la langue, et elle était très exigeante avec moi. A la fin elle non plus n’en croyait pas ses oreilles !

E: Tu as beaucoup travaillé avec ce réalisateur, Ernesto Daranas. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

H. N. : Je suis parti en Espagne une première fois en 1998 pour tourner avec une troupe de théâtre et j’ai rencontré une chaîne de télévision locale. J’ai commencé à avoir des contrats donc je faisais des allers-retours entre Madrid et Cuba. En 2002 je suis retourné à La Havane pour tourner un téléfilm, dont Ernesto Daranas était en fait le scénariste et co-réalisateur. C’est là que l’on s’est rencontrés et on s’est tout de suite bien entendus. J’ai de très bons souvenirs de ce tournage en particulier. Par la suite lorsqu’il a pu réaliser son premier téléfilm, il m’a appelé pour me proposer un rôle. Le téléfilm a beaucoup tourné et a eu pas mal de succès. Et en 2008 il allait faire son premier long-métrage au cinéma, Los Dioses Rotos. Il m’a donc appelé pour jouer l’un des personnages. C’est un film très fort dans la mémoire collective à Cuba parce qu’il parle de La Havane, de la prostitution, il est très ancré dans la réalité de la ville. Depuis ce moment là on a tissé des liens qui sont presque familiaux en fait. A chaque fois qu’il a un nouveau projet il m’en parle, même quand il est en train de monter ses films il me montre, on en discute et il prend en compte mes remarques. Je trouve que c’est quelqu’un de très intelligent et ce que j’aime en particulier chez lui c’est qu’il essaie toujours de se dépasser, aussi bien en tant que réalisateur qu’en tant qu’être humain. Je trouve que c’est une très belle qualité.

La bande annonce de Sergio y Serguei (sous-titrée en anglais)

Entretien avec Maxime Solito, journaliste et réalisateur Les Cinéphiles

Maxime Solito sur le tournage des Cinéphiles

« Si je te dis cinéma français, tu penses quoi ? …Malade ? » (extrait de Les Cinéphiles)

Premier film de Maxime Solito, Les Cinéphiles (2017) parle des cinéphilies à travers des entretiens croisés de personnalités du cinéma, journalistes, essayistes, cinéphiles et réalisatrices. Produit par crowdfunding, ce documentaire est aussi une charge contre le manque de représentation des minorités et l’absence de films de genre dans le cinéma français récent. À ce titre, il assume totalement son parti pris. Qu’on adhère au propos ou qu’on y soit réfractaire, il n’en reste pas moins que Les Cinéphiles interroge sur certains points aveugles et angles morts de la production française actuelle. Rencontre avec le réalisateur.

Pour voir le film, rendez-vous sur vimeo.

Bande-annonce :

Peux-tu te présenter et parler rapidement de ton parcours ?

Je m’appelle Maxime Solito, j’ai 33 ans, je viens d’une formation cinéma et journalisme, j’ai fait une classe prépa audiovisuel/journalisme, ça a débouché sur une école de cinéma à Paris, qui s’appelle le Conservatoire Libre du Cinéma Français. J’ai fait plusieurs boulots de montage depuis l’adolescence. J’ai un peu vagabondé partout, à 13-14 ans j’ai bossé comme projectionniste. Ça m’intéressait d’avoir cette expérience-là, de savoir ce que c’était. Et puis ça me donnait une excuse toute faite pour voir des films à longueur de journée.

J’ai fait du boulot de montage dès le lycée. À l’époque des TPE, – j’étais déjà très intéressé par la réalisation et le montage et je savais déjà que ma vie ne pouvait tourner qu’autour du cinéma -, j’étais dans une espèce de groupe où personne n’ose parler. Du coup, j’ai dit : « écoutez, moi je fais du montage, je veux me servir des TPE pour faire un film de présentation ». Ça a marché, c’était sur « la représentation de New York dans le cinéma », j’avais parlé de Die Hard 3 (John McTiernan, 1995), X-Men 1 (Bryan Singer, 2000), et j’avais fait un truc sur les comics, j’avais parlé de trucs dont on ne parlait pas à l’époque, genre Watchmen (Alan Moore/Dave Gibbons, 1986)… J’avais parlé du mélange entre les comics et la politique. Je m’intéressais aussi à la politique à ce moment-là, j’étais un petit peu énervé sur les bords assez jeune. Ça fait partie de mon parcours.

Suite à ça, un des profs à ce moment-là m’a branché sur un job de montage pour une association du coin. Je savais alors que si je devais en faire mon métier, il fallait que ce soit de la réalisation ou du montage. Je me voyais pas devenir acteur, parallèlement à ça j’ai fait dix ans de théâtre aussi, j’aimais bien ça. Mais c’était pas pour moi, moi je voulais être derrière la caméra, fabriquer des trucs, monter, écrire.

Après le journalisme s’est rajoutée là-dessus, de l’écriture, j’ai commencé en parallèle à écrire des critiques de films sur internet, sur des forums, des blogs, ça m’a fait repérer par des blogs un peu plus connus qui ont voulu que j’écrive pour eux, de fil en aiguille j’ai assisté à des projections, commencé à faire des « vraies critiques » (j’aime pas trop le terme), et j’ai été repéré par le rédac’ chef de Rockyrama. J’ai dit à moitié en déconnant « j’adore Rockyrama, je peux écrire un article si tu veux un jour », je lui ai envoyé un ou deux brouillons, et donc depuis, je suis officiellement journaliste. Parallèlement à ça, Rockyrama a une boîte de production et il se trouve que Nico Prat a entendu parler des Cinéphiles, il a dit au mec de Rocky, faut que vous voyiez ça… et du coup, maintenant je suis officiellement réalisateur pour Rockyrama.

Le truc bizarre, c’est que finalement c’est Les Cinéphiles que j’ai fait tout seul dans mon coin qui m’a amené à être réalisateur pour Rockyrama. Maintenant, je réalise pour eux des documentaires, des petits reportages à gauche, à droite, et je vais toujours aux projos, ce qui me fait très plaisir parce que comme ça, je peux aller au ciné gratuitement !

J’avais vu en effet que tu écrivais chez Rockyrama et, dans ton film, tu brosses un portrait assez peu reluisant de la presse française, en tout cas en ce qui concerne la pop culture

Ah ouais, ouais, j’en pense beaucoup de mal, je ne m’en cache pas. Avec Rockyrama, c’était assez logique qu’on s’entende sur les mêmes sujets, même si je pense que je suis un peu en marge, à ma façon de… mon côté un peu… comment je pourrais dire… “chieur”. Je pense pas que tous les critiques qui sont spécialisés dans la critique populaire, si tu veux, ou dans le cinéma de genre passent leur journée à se retourner la tête sur des trucs politiques, ou là en ce moment sur le harcèlement sexuel au travail par exemple. On est tous impliqués de différentes façons dans nos trucs mais moi j’ai un petit côté… j’essaie de m’intéresser, d’être éveillé à certains sujets en dehors du cinéma qui, pour moi, sont liés au cinéma parce que pour moi tout est politique et le cinéma fait partie de la politique. Les deux sont liés. J’ai fait un film militant exprès pour mettre un coup de pied dans le sujet et c’est autant l’un que l’autre.

D’ailleurs dans ton film, tu interviewes, en tant que réalisatrices, Emilie Jouvet (ndlr : réalisatrice connue pour ses films queer) et Céline Sciamma (ndlr : réalisatrice de Tomboy en 2011 et Bande de filles en 2014, entre autres), c’est vrai que ce sont quand même des choix, alors je sais pas si c’était volontaire…

C’est fait exprès. Si j’avais pu en avoir d’autres, engagées, extrêmes, radicales, que je connaissais, je l’aurais fait. Vraiment j’ai eu du bol qu’elles disent oui, qu’elles soient à fond derrière le truc, que ça les intéresse. À la base aussi, je devais avoir Virginie Despentes…

Oui, dans le film j’ai vu que tu citais son texte (ndlr : Virginie Despentes a écrit un texte à charge sur la place des femmes dans le cinéma, aussi bien dans les films que dans son industrie) je m’étais posée la question effectivement…

Je lui ai demandé, je suis allé la rencontrer en live, elle était vachement intéressée par le projet, je lui ai dit qu’il y avait Jouvet… en fait, l’idée n’était pas du tout de prendre son texte (qui avait fait un peu de bruit à l’époque, sur les femmes réalisatrices) mais de la faire intervenir sur les mêmes sujets que les autres, pour lui demander, à elle, en tant que non seulement auteure mais aussi réalisatrice (parce qu’elle a réalisé des films), son point de vue sur la place du cinéma du genre. Un peu comme Sciamma, elle est un peu extérieure à tout ça, elle ne fait pas de films de genre, tu vois pas Virginie Despentes réaliser un film d’horreur ou de science-fiction.

Mais quand tu regardes un film comme Baise-moi (Virginie Despentes/Coralie Trinh Thi, 2000) , tu sais que dedans il y a des notions de thriller, il y a des codes de films de genre. Dans King Kong Théorie (Virginie Despentes, 2006), que j’aime beaucoup, elle met une analyse de 20-30 pages sur le King Kong de Peter Jackson (2005), pour expliquer que King Kong est une femelle. C’est super intéressant et elle connaît le cinéma de genre, elle dit pas n’importe quoi dessus, elle a une vraie culture et une vraie passion pour ça. Ç’aurait été super intéressant pour moi de lui poser des questions, par exemple : « on donne un grand budget à Patty Jenkins pour réaliser Wonder Woman (2017), qu’est-ce que vous en pensez ? », il y a plein de questions que j’aurais aimé lui poser, mais finalement ça s’est pas fait .Ç’aurait été logique d’avoir le trio Jouvet-Sciamma-Despentes.

Capture d’écran pour Emilie Jouvet
Céline Sciamma
Virginie Despentes

Si je l’avais connue avant et si j’avais vu le film plus tôt, j’aurais demandé aussi à Julia Ducournau, la réalisatrice de Grave (2016). J’ai eu beaucoup de mal dans mon film à présenter des solutions aux problèmes présentés (représentation des femmes, manque de diversité, manque de films de genre…) et après que j’ai fini le montage du film, j’ai vu Grave. Je me suis dit « merde, je bataille pendant des années pour savoir comment présenter le problème et ce qui pourrait être le début d’une piste de solution, et y a un film qui arrive et ça résume tout ce que je voudrais voir », voilà. Et en plus c’est populaire, et en plus ça a du succès, c’est magique.

Je voulais vraiment que ça soit égal en proportion en nombre d’hommes et de femmes intervenants, ou qu’il y ait plus de femmes. Parce que ça ne se fait pas normalement, les documentaires sur le cinéma en France, la plupart du temps, c’est que, que, que des hommes, et a fortiori que des hommes blancs et hétérosexuels. J’ai vu plein de trucs, à chaque fois que tu vois un historien, un critique, un journaliste, un réalisateur… toujours, toujours, toujours les mêmes mecs blancs. À partir du moment où tu parles de représentation, il était hors de question de faire un film où il n’y avait pas autant de femmes que d’hommes. Là où je n’y suis pas arrivé dans le film, c’est qu’il y a un homme de plus, ce qui me fait un peu chier, mais j’ai essayé d’équilibrer ça sur le temps de parole. Par exemple, j’ai mis plus temps de parole pour Sciamma.

Les Cinéphiles, c’est ton premier film… quelle a été ton expérience du tournage, de l’écriture, du montage ? Est-ce que ça a été éprouvant ?

Une énorme galère. Réaliser un film, ça revient à se ronger les deux bras… C’est une bonne expérience. Je le recommande pour les gens qui se demandent ce que c’est que la souffrance. Psychologiquement, vraiment, c’est comme si tu devais créer ta propre religion. Voilà, et tu dois écrire ta Bible, ton Nouveau Testament et dire « voilà quelles sont les règles, voilà comment ça marche ». C’est un film de compromis. Je pars d’une vision, ou même, je veux que ça soit beau, que ça ressemble à ça… mais non, ça sera pas aussi beau que ça, la moitié de tes scènes, tu vas les couper. Tes scènes préférées ne seront pas dans le film, tu pourras même pas les tourner, ça tu peux pas faire, ça tu peux pas faire, etc. Faire le compromis avec le réel, c’est chaud, mais une fois que t’as conscience de ce que tu peux faire et ne peux pas faire et que tu l’acceptes, c’est là où tu peux enfin commencer à créer des trucs et t’éclater.

J’ai mis un an à l’écrire, parce que j’ai retourné cinquante fois chaque idée pour savoir, chaque scène, chaque question que je devais poser pour savoir si ça marchait… si c’était trop radical, trop spécialiste, trop grand public, si je creusais bien le sujet… ce qui m’a beaucoup aidé, c’est ma compagne qui m’a suivi pendant toute l’écriture et m’a retourné chaque idée, en disant « ça, ça veut dire quoi, qu’est-ce que tu veux faire avec ça ? ». Ça m’a forcé à fabriquer quelque chose qui soit compréhensible par tous, sans que ce soit juste pour moi, en fait. Trouver un moyen de communiquer mes idées avec des gens qui n’ont aucune idée de ce que c’est que le problème du cinéma français aujourd’hui, arriver à trouver un truc qui ait du sens, un début et une fin, qui raconte vraiment quelque chose.

En gros, j’ai mis trois ans à le faire. Au début, il fallait le financement, je me suis rendu compte que ma seule option était de passer par une plateforme kickstarter, ça a marché. Ensuite, il a fallu tourner, ça a pris plus d’un an, puis plus d’un an de montage, et ensuite il a fallu terminer par la post-production, l’étalonnage et le mixage, plus quelques effets spéciaux… Ça a pris des mois et des mois pour que j’arrive à fabriquer la version qui existe aujourd’hui en dvd. La fameuse question des dvd’s, ça a aussi été une prise de tête pas possible, et aussi à le faire projeter en salles parce que a fortiori le film n’était pas destiné à avoir ne serait-ce qu’une projection.

Tu montres que l’Histoire du cinéma français est aussi celle du cinéma de genre, quelque chose qu’on a un peu oublié finalement aujourd’hui, et qu’on nous a fait oublier un peu aussi. Est-ce qu’il y a un film de genre français que tu affectionnes particulièrement ?

Grave (Julia Ducournau, 2016), ce qui est bien c’est qu’il est récent, il parle vraiment de problématiques actuelles, il est moderne dans sa réalisation, moderne dans son écriture, dans son jeu d’acteur, même visuellement. Il symbolise pour moi… non seulement ce que j’aime voir, enfin pas uniquement puisque ce que j’aimerais voir, c’est un Avatar français, un Die Hard français, un Evil Dead français… si je commence à faire une liste de mes fantasmes, je ne m’arrête plus. Grave au moins c’est un film authentiquement français, c’est pas une adaptation, c’est pas un truc qu’on a piqué aux américains, c’est pas un truc qui vient d’un bouquin, d’une pièce de théâtre, ce qui est très important parce qu’en France, il y a beaucoup, beaucoup de films qui viennent soit de romans français… le dernier Albert Dupontel (ndlr : Au revoir là-haut, 2017) par exemple, un film qui a peu de budget, qui a quelque chose à dire, qui a l’air super intéressant, mais c’est pas une oeuvre qu’a imaginé Albert Dupontel. Ça vient d’un livre qui a eu le Prix Goncourt, qui s’est vendu déjà à beaucoup d’exemplaires, ç’aurait pu rester un livre et ç’aurait provoqué de drame pour personne. C’est pas un film sur la Première Guerre mondiale qui va manquer au cinéma français, il y en a eu plein.

Affiche de Grave – Source : IMDB

Alors qu’un film sur une nana qui devient cannibale, ça n’arrive pas tous les jours, c’est intéressant. Mais surtout, ce que moi je trouve génial dans le film, c’est que c’est fun. Tu ne t’emmerdes pas dans le film, tu es pris dans l’histoire, ça raconte quelque chose. Tu peux ne pas aimer le film, rester hermétique évidemment, mais si tu t’identifies un minimum à l’histoire, t’es dedans, enfin ça te parle vraiment, ça te parle de quelque chose. Tu peux pas sortir de la salle sans penser au film. T’es obligé de repenser à ce que t’as vu, ce que ça veut dire pour toi et à trouver toi-même le sens. C’est vraiment l’antithèse d’une part des Tuche 2, 3, 4, des comédies à la con, des Dardenne, des films qui sont sélectionnés à Cannes en ce moment. Et c’est tout ce dont on a besoin à mon avis en France, non seulement pour que ce soit plus juste en termes de ce qu’on nous montre…

Tu dis aussi dans la fin de ton film que c’est « une déclaration de guerre ». Ça fait penser, en voyant ça aujourd’hui, aux réactions militantes à la programmation et la venue de Polanski à la Cinémathèque par exemple, comme aux accusations nombreuses d’agressions sexuelles outre-Atlantique…

La manif devant la cinémathèque, pour moi c’est… Ça fait partie de la guerre. C’est une bataille et cette bataille, ça fait partie de la guerre. C’est eux contre nous. Eux, ça en fait partie, la Cinémathèque, ça en fait partie, le fait de dérouler le tapis rouge à un violeur pédophile, et pas seulement à son œuvre et pas seulement à ses films, ça fait partie vraiment du problème selon moi. Si je devais refaire le film aujourd’hui, il y aurait vingt minutes de plus, ne serait-ce que sur ce qui se passe en ce moment sur les accusations d’agressions sexuelles et sur le fait que le patriarcat, d’une manière ou d’une autre, contrôle et gangrène le système, mais dans tous les domaines, partout, partout, partout, pas qu’au cinéma mais dans la société, dans tous les corps de métier.

Si on protège ces gars, si on continue à les applaudir, à les soutenir, à les recevoir, comme si rien ne s’était passé, parce que c’est des artistes, mais ça veut dire qu’on se met en dehors de la société alors, en dehors de la loi. C’est un juste retour de bâton qu’aujourd’hui on commence enfin à gueuler dessus.

Roman Polanski à Cannes en 2013

Quand tu vois les déclarations de Frédéric Bonnaud (directeur de la Cinémathèque française de Paris), comme quoi c’est pas la vocation de la Cinémathèque de prendre position, d’être une entreprise de gauche, ou de juger les gens etc, alors que le fait même de recevoir Polanski, c’est prendre position : ça veut dire qu’on applaudit la personne. On ne différencie pas l’artiste de la personne, c’est quelque chose d’impossible, ou alors tu m’amènes une tronçonneuse et on fait moit’ moit’. Je pense vraiment que c’est le genre de trucs qui doit nous nourrir, qui doit nourrir notre colère, c’est normal que ça nous énerve et c’est normal qu’il y ait des actions qui soient menées. J’applaudis de toutes mes forces toutes les actions qui sont menées comme ça. Quand il y a eu une journée de manifestation des travailleurs de la Cinémathèque, les mecs ont commencé à virer des gens un par un, et en réaction à l’occupation de la Cinémathèque, Bonnaud et Costa Gavras (ndlr : Président de la Cinémathèque française), réalisateur socialement engagé, ont rameuté les flics et les CRS pour virer les gens à coups de pieds au cul et matraque à la main, lacrymogène dans l’autre. Chaque bataille compte.

Au départ, mon discours de fin, il était beaucoup, beaucoup plus violent… et en gros je disais que… Il faut brûler ces endroits. Il faut les cramer métaphoriquement mais faut les cramer. La Cinémathèque il faut la cramer. Le CNC il faut le cramer. Mais vraiment. Il faut virer chaque personne qui les dirige, parce que toutes leurs actions ont été mauvaises jusque-là et c’est pas eux qui vont changer d’avis et c’est pas eux qui vont changer leurs propres règles. Ce serait aller contre leur propre intérêt de changer les choses puisque jusque-là, tout a été fait pour les avantager. Pour que ça change, il faut que les gens qui les dirigent changent, et pour ça il faut virer tout le monde.

C’est pour ça que j’appelle à une vraie révolution. Il y a une génération entière qui est moisie, qui est en train de nous tuer tous, d’une manière ou d’une autre, quand c’est pas nous tuer c’est agresser les femmes, c’est agresser sexuellement les enfants, c’est vraiment commettre des vrais crimes. Ces gens-là faut les stopper, faut les virer un par un, et les bannir de ce monde-là, jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus un et qu’on rebâtisse les choses avec des gens en qui on peut avoir confiance. On peut poser un minimum de règles pour dire : « ok s’il y a un mec qui a été condamné à de la prison ferme pour des crimes, bah il n’a pas le droit de toucher à une caméra ». Ou s’il le fait, il le fait par ses propres moyens. Il ne faut pas qu’il soit financé par l’État, pas financé par le CNC, et pas financé par les chaînes de télévision. C’est un minimum de respect, de l’éthique, de la vie humaine. Parce que cette petite base-là, on ne l’a pas en ce moment.

J’ai l’impression qu’en France en tout cas, on a un public divisé entre ce public-là, très réactif, militant et un public peut-être  un peu plus « de masse » disons… on a eu l’occasion d’échanger avec Jean-Baptiste Thoret,  que tu dois connaître, tu n’es pas toujours d’accord avec lui j’imagine, qui dit en gros que si on a encore des Avengers version 99, c’est aussi la faute du public. En déplaçant au contexte français…

Thoret dit “évidemment qu’il y a un Avengers 24 vu que les gens vont le voir”. Et évidemment puisque pendant 30 ans, 40 ans, il y a une partie du public dit “geek” qui a réclamé ces films, ne les a pas eus, les a attendus, a refilé cette anticipation à la génération d’après, maintenant que ces films deviennent des immenses blockbusters, évidemment que les gens vont les voir, parce que ça répond à une attente. Justice League (Zack Snyder, 2017), pour ne prendre que celui-là, ça fait vingt ans que je l’attends, je vais le voir au cinéma, je paie ma place pour aller le voir. Je suis très déçu que le film soit nul, mais j’ai tellement attendu le film que c’était hors de question que je n’aille pas le voir. Ce serait renier ma culture et ma passion pour le genre que de ne pas aller le voir. Si Thoret dit ça, c’est ne pas prendre conscience d’où part le public, parce que pour lui le public c’est une espèce de masse informe – je pense, c’est mon jugement sur lui – qui gagnerait beaucoup à voir des films de Michael Mann (ndlr : réalisateur fétiche de Thoret qui nous a confié par ailleurs préparer un livre sur lui), des films des années 70 et hop, s’arrêter là, aux 70’s, et surtout, surtout, surtout, ne pas voir ce qui a commencé à partir des années 80 parce que là ça part en couilles… Là, c’est fini, le cinéma est mort. Il a l’outrecuidance de se définir comme le dernier des cinéphiles. Je rêve ! Ça me fait penser à un film qui s’appelle The Omega Man (ndlr : Le Survivant en France, 1971) avec Charlton Heston, en gros il y a un mec seul au milieu d’une ville, entouré de zombies, et il est là « putain je suis le dernier être humain sur Terre, je suis le dernier des derniers ». Mais en fait, ce dont il se rend pas compte, c’est que y a une autre humanité, c’est juste qu’elle a évolué vers autre chose, c’est pas lui le dernier des humains, c’est lui le dernier des vieux cons, c’est tout. Thoret se rend pas compte que… on est en 2017, et il y a des films de 2017 qui répondent à une demande d’un public de 2017.

The Omega Man 

Donc oui c’est normal qu’on ait des comédies à la con en France et qu’on continue à les produire, ça marche ! Les gens vont les voir. Je sais pas s’ils les aiment, je pense que la plupart les aime, mais c’est à défaut, parce qu’il n’y a que ça. C’est une hypothèse mais, peut-être que s’il y a un film aussi violent que Grave, mais tourné façon comédie, comme un Edgar Wright, ou même un truc d’action, avec de la vraie action bien filmée dedans, course-poursuite, avec de l’humour, qu’on lui proposait ça et qu’à côté on lui proposait une comédie comme Camping 5, et qu’on les mettait dans le même nombre de salles, aux mêmes horaires, je suis vraiment pas persuadé que Camping 5 gagnerait… Je pense que si les deux films étaient vendus de la même manière, avec la couverture médiatique, la présence à la télé, les affiches, les magazines… je pense sincèrement que le meilleur des deux films l’emporterait au box-office. Le public n’est pas débile. Si tu lui fais apprendre ce qu’est la qualité, il peut y prendre goût. Effectivement il y a une situation où là, c’est un peu la merde, mais… Il ne tient qu’à une poignée de producteurs de chaînes de télé, de décisionnaires, de produire des bons films, inventer les choses dans un premier temps, puis faire basculer tout le truc.

On parle beaucoup de films de genre, mais pour revenir au documentaire, quels ont été ceux qui ont pu t’influencer pour Les Cinéphiles ?

J’ai eu plusieurs influences pour Les Cinéphiles. Il y a eu une influence qui est complètement pragmatique et pas du tout passionnelle, celle de Michael Moore. Je suis pas forcément fan de Michael Moore, de ses méthodes mais je reconnais qu’il est très populaire et que sa manière d’aborder le sujet fait que sur certains films, on a été obligés de l’écouter. Pour qu’on prête attention à son propos, il a fait un truc vraiment simple, il a construit ses documentaires sur des structures de films classiques : une situation initiale, un conflit, des héros, des méchants, et une résolution. C’est très visible dans Bowling for Columbine (2002) qui a comme méchants Charlton Heston et la NRA (association de défense des armes). Charlton Heston, c’est la personnification de ce qui ne va pas aux États-Unis, dans ce film-là sur la question des armes. Et en même temps il y a quelque chose de hyper symbolique dans le film parce que Charlton Heston, c’est un monument du cinéma (Ben-Hur en 1959, La Planète des Singes en 1968, etc). Ce qui est intéressant dans le film c’est que ça se résout par Michael Moore qui se fait virer par coups de pieds au cul par Charlton Heston, et Michael Moore qui pose la photo d’une petite fille qui s’est fait tuer par arme à feu au pied de la baraque de Charlton Heston. Ce qu’on peut trouver extrêmement douteuse comme méthode, et à raison. Mais je trouve ça intéressant qu’il y ait un méchant dans le film, les gens peuvent se dire « putain mais c’est vrai qu’il y a plein de gens comme lui et ça déconne qu’il y ait des gens comme lui ».

J’ai répété la même chose dans Les Cinéphiles, avec le type du CNC. Le directeur du CNC c’est mon Charlton Heston. Dans la vie, il a du goût pour le cinéma de genre… Mais le mec, dans sa position de pouvoir, il prend quand même des positons qui favorisent la comédie et le drame, mais jamais le reste. Il peut me servir de levier dans le montage et dans la structure de mon propos pour faire comprendre aux gens qu’à partir du moment où ils sont au pouvoir et prennent les décisions, forcément tout le reste ne peut pas avancer. Ça reste bloqué. Le mec se dit « bah le genre ça n’existe pas en France, les gens n’ont pas cette culture-là, je vois pas de problème ». Le mec n’a même pas conscience d’à quel point ça n’existe pas, parce que quand je lui demande le pourcentage de films de genre aujourd’hui, il dit 30 et 40% et, basé sur de vrais chiffres, je lui sors 4% et le mec n’en revient pas, il est abasourdi.

Il y a eu deux autres influences primordiales, c’est celle de Guy Debord, artiste, sociologue, philosophe… en tout cas c’est un mec qui a beaucoup compté dans l’activisme du cinéma français et a eu une énorme influence sur les techniques de montage de beaucoup d’autres, notamment Michel Hazanavicius.

C’est ma troisième influence pour le film, Hazanavicius, qui a fait La Classe américaine (1993), qui est très inspiré en filigrane des écrits de Debord. L’idée de se servir du cinéma pas seulement pour ce qu’il représente… dans La Classe américaine, t’as John Wayne qui fait du John Wayne, mais t’as aussi John Wayne qui dit que le fascisme c’est mal, l’intolérance c’est mal, l’homophobie c’est mal. À la fin du film, le personnage de John Wayne se révèle être homosexuel, complètement à l’aise avec sa sexualité, etc. Le fait de détourner le cinéma pour faire dire des choses qui sont notre vision du monde, ça a vachement participé à l’écriture et au montage des Cinéphiles.

Il y a aussi un film qui s’appelle Room 237 (Rodney Ascher, 2012), qui m’a complètement bouleversé quand je l’ai vu. Je me suis dit si lui peut faire ça, moi je peux tout faire. Il utilise toutes les images de films qu’il veut, sans aucune contrainte, il les remixe à sa sauce et chaque image n’est pas soulignée pour son sens premier, mais c’est au spectateur de faire le lien entre cette image-là, l’image d’avant et l’image qui suit pour comprendre ce qu’on veut dire. Les Cinéphiles, j’aurais aimé que ce soit ça, que des images de films, qu’on ne voit pas les intervenants, qu’on se laisse porter par le propos des gens. Que ce soit de la pensée, pas écrite mais imagée. Je n’y suis pas arrivé parce que finalement je me suis dit que c’était plus sage de faire un documentaire « normal » pour faire comprendre mes idées mais dans l’idée je voulais vraiment partir dans un truc expérimental. J’en ai parlé à personne sur Terre, mais ce serait vraiment parti dans un trip où il y aurait eu juste de la politique, des images, et des images de la politique.

Room 237 est un documentaire qui revient sur certaines théories de fans vis-à-vis du film Shining de S. Kubrick

Est-ce qu’on peut te retrouver bientôt sur d’autres projets ? Quels sont tes projets réels et tes projets rêvés ?

Rockyrama m’a engagé sur des trucs, mais je ne peux pas trop en parler. Il y a des trucs qui vont être diffusés à la télé en 2018 en réal’ pure. Il y a de gros projets qui sont en train de se faire, ça parlera toujours de culture populaire. À côté de ça, j’ai encore des projets rêvés, que j’espère faire avec Rockyrama ou d’autres, qui parleront encore de cinéma, complètement extérieur au cinéma français ou de genre, des questions de cinéma qui n’ont pas été abordées encore en documentaire, sur certains réalisateurs, acteurs, certains parcours, certaines parties précises de l’histoire du cinéma, etc.

Je veux juste faire des films qui ne soient pas politiques au premier degré, il y a un film que j’ai très envie de faire ; c’est un portrait d’un réalisateur (par exemple), sans angle politique affiché dans le film mais le fait même d’en parler, de son propos et sa vision du monde, révèle un propos engagé sur la vision du monde. Faire comprendre la signification de l’oeuvre de cette personne peut me permettre de passer des pensées politiques, peut-être même de façon plus fluide et subtile qu’avec un film comme Les Cinéphiles, où c’est dit d’entrée : « c’est la merde, eux c’est des cons et on a raison ».

Donc plus documentaire que fiction ?

Plus documentaire, parce que pour l’instant j’ai aucun espoir d’avoir des projets de films de genre réalisés, mais il se trouve que j’ai écrit un traitement de film de genre pour le CNC qui n’a pas marché, évidemment. C’est très proche de John Carpenter, des conflits sociaux actuels, ça parle de Macron, du patriarcat, de la façon dont les personnes non blanches, notamment les personnes arabes et musulmanes sont traitées en France, le tout dans un film d’horreur et d’action et traité sous un angle fun. J’ai l’espoir que plus je réalise des films documentaires, plus j’avancerai dans le milieu et je pourrai avoir champ libre pour réaliser, un jour qui sait, un film de genre. Mais si un jour je réalise un film de genre, j’espère que ce sera en France, si jamais c’est pas possible, je me tournerai sans problème vers d’autres pays qui eux pourraient le financer. Je vois plein de réalisateurs qui partent à l’étranger et je pense qu’il s’éclatent bien plus là-bas que chez nous. Pour prendre l’exemple de Julien Maury et Alexandre Bustillo qui ont réalisé À l’intérieur (2007), et sont aujourd’hui incapables d’avoir un financement en France alors qu’à l’étranger ils viennent de réaliser un préquel de Massacre à la tronçonneuse (Leatherface, 2017) sans problème. Je pense vraiment qu’il y a un Eldorado pour les réalisateurs français pour les films de genre et c’est partout sauf en France.

Propos recueillis par Listener

Interview David Macián – Cinespana 2018

L’Écran : Bonjour David Macián ! Merci beaucoup d’avoir accepté de répondre à nos questions pour l’Écran. Pourrais-tu d’abord présenter brièvement, pour nos lecteurs, ton cursus scolaire et professionnel ?

David Macián : Ma formation est plutôt inexistante à vrai dire ! J’ai tout de même suivi un an d’un cursus en école de cinéma pensée et créée pour les personnes qui travaillent et veulent découvrir le cinéma. Je n’avais pas, selon eux une approche assez professionnelle. Mais bon, ça m’a servi pour apprendre les bases et surtout pour me créer des contacts. À partir de là, j’ai commencé à creuser mon trou derrière la caméra et … Eh bien, à arriver jusqu’ici. 

L’Écran : La Mano Invisible, ton premier film, est une adaptation d’un roman du même nom. Qu’est-ce qui t’a intéressé dans ce livre ? As-tu tout de suite pensé à une adaptation cinématographique quand tu l’as lu, ou c’est une envie qui t’est venue sur le tard ? As-tu eu des retours de l’auteur du livre ?

David Macián : Ce qui m’a intéressé, c’est ce que ce livre racontait, et comment il le racontait. J’ai adoré découvrir l’existence d’un livre où le travail est le personnage principal, et qui met en place un dispositif si efficace et original. À vrai dire, dès que j’ai lu ce livre, j’ai foncé sans trop réfléchir ! Je crois que je n’avais pas terminé de lire la première page quand j’ai senti qu’il y avait là-dedans bien plus qu’un livre. Quant à savoir ce que l’auteur du livre a pensé de mon film… Eh bien il faudrait le lui demander ! *rires* Mais de ce que je sais, je crois qu’il en a été très content. Non seulement avec le résultat artistique, mais aussi avec le mode de production coopérative que nous avons choisi. 

L’Écran: Dans le film, chaque personnage à l’écran incarne un métier. Comment as-tu réalisé le casting afin de trouver des acteurs qui puissent aussi connaître ces professions manuelles ?

David Macián : Tous les acteurs sont professionnels et bien connus en Espagne. Mais pour le film ils ont dû apprendre le métier qu’ils incarnent. Pour moi c’était une chose fondamentale, j’accordais énormément d’importance à la véracité des comportements de leurs personnages, et les acteurs ont été d’accord pour jouer le jeu. Ça a été un réel plaisir de travailler avec eux.

Source : Site officiel La Mano Invisible 

L’Écran : La Mano Invisible a été financé par une campagne de crowdfunding. Ce mode de financement a t-il été une manière pour toi de rester totalement libre et indépendant, ou plus un moyen de contrer le manque de financements dans l’industrie cinématographique ?

David Macián: Dans notre cas, c’était la seule et unique option à notre portée puisque jamais un film avec de telles caractéristiques, un tel propos et de tels enjeux n’aurait pu être produit d’une autre manière. Le revers agréable de la chose, c’est qu’en lançant la campagne nous avons pu fédérer une vraie communauté autour du film, lancer une jolie campagne de promotion sur les réseaux sociaux. Quand le film est sorti, de nombreuses personnes suivaient déjà le projet et sont allées voir le film.

L’Écran : Lors de ta visite à Toulouse, tu nous as dit que tu considérais le travail de cinéaste comme un travail comme un autre, avec son lot de labeur. Nous avons tous conscience que c’est un métier précaire. Arrives-tu à vivre de tes films aujourd’hui ? Quelle est ta vision de l’économie du cinéma en Espagne ?

David Macián: Non je ne vis pas de mes films, bien que j’aimerais beaucoup… Je suppose que pour vivre du cinéma il faudrait que je fasse d’autres types de film, mais je n’en ai pas envie. Je préfère continuer ainsi à produire ce type de cinéma, et à devoir faire parfois des “petits boulots” à côté moins intéressants et moins bien payés plutôt que de me mettre à faire des films qui n’auraient rien à voir avec moi. De toute manière, mon but est de réussir à réduire mes besoins de manière à ce que très peu d’argent me suffise à vivre. On verra bien si un jour j’y arrive ! Mais je suis loin d’être un cas isolé. Il y a très peu de réalisateurs en Espagne qui vivent de cette profession. La grande majorité travaille en réalisant des films de commande pour l’enseignement ou pour la télévision.

L’Écran : La Mano Invisible est un film très politique. Pour toi, le cinéma est-il un art politique ? Comment perçois-tu tes œuvres : politiques, artistiques, ou les deux ?

David Macián:  Je crois que la vie entière est politique, et je crois que le cinéma ne fait pas exception, je dirais même au contraire puisque le cinéma a énormément d’influence sur la société. Je trouve que nous ne sommes pas assez vigilants avec le cinéma, parce qu’il a un grand pouvoir comme outil politique… 

L’Écran : La Mano Invisible est ton premier long-métrage. Pour toi, quelles sont les différences fondamentales entres courts et longs ? Quel est ton format favori ?

David Macián: La principale différence, c’est le temps et l’argent ! Sinon, au niveau du processus, c’est pratiquement la même chose. En réalité je n’ai pas de format préféré, je trouve que chaque histoire a son tempo. Le mieux serait encore de ne pas faire de distinction entre les courts et longs, et que chacun soit considéré comme des films avant tout.

Tropezones, l’un des courts de David Macián

L’Écran : Quelles sont les influences esthétiques et thématiques de La Mano Invisible ? On voit beaucoup de Samuel Beckett, des théories marxistes dans le film… T’es-tu senti libre, ou au contraire enfermé par ces influences ?

David Macián:  L’esthétique du film découle directement du théâtre. En ce sens je pourrais apparenter mon film à des films qui ont aussi cette influence, comme Dogville. Mais seulement en relation avec l’action principale du film, la pièce de théâtre, parce que sur le reste le film est plutôt naturaliste et je me rapprocherais plus peut-être d’autres films sociaux.

Au niveau thématique on pourrait mettre côte à côte d’autres films qui parlent du monde libéral, mais je n’ai aucun exemple récent en tête. J’aime beaucoup comparer mon film à On achève bien les Chevaux de Sydney Pollack parce que nos deux films parlent d’un spectacle terrible où est mise en scène la misère humaine. Quand à l’adaptation, la nouvelle de Isaac Rosa est brillante, pleine d’idées intéressantes, j’ai juste essayé d’être le plus respectueux possible lorsque j’ai écrit le scénario. Même si parfois j’ai incorporé des concepts nouveaux qui semblent plus cinématographiques. Ou au moins, j’ai essayé.

L’Écran : Pour toi, que signifie la fin du film, avec ce hangar vide et sinistre ? Est-ce une manière de dire que le travail n’a aucune signification ni valeur dans notre monde libéral, ou au contraire, un message d’espoir cherchant à faire table rase du passé pour un futur plus optimiste ? 

David Macián : C’est une fin ouverte, les deux réponses sont donc bonnes. Pour moi c’est une manière de souligner que le concept de travail aujourd’hui est une chose vide de sens. Que nous devons tous nous concerter et nous interroger sur le sens que nous donnons à nos vies parce que nous ne pouvons pas passer tant d’heures, journées, semaines, à travailler pour quelque chose ou quelqu’un qui, dans la majeure partie des cas, ne nous satisfait pas un minimum.

L’Écran : Quelle est la suite de tes projets ? 

David Macián:  Eh bien, je termine de montrer en festival un court-métrage nommé Zero qui a beaucoup de connexions avec La Mano Invisible. C’est aussi un court qui parle de thématiques liées au travail, et est aussi basé sur un texte d’Isaac Rosa, Mensaje en una lata. Je suis aussi en phase de postproduction d’un court-métrage documentaire qui veut donner de la visibilité à une situation que vivent les employés de maison en Espagne. Comme vous pouvez le voir, je me spécialise un peu dans le ciné thématique lié au travail ! 

Merci beaucoup à David Macián d’avoir accepté si rapidement et gentiment de répondre à nos nombreuses questions !

Entretien mené par Stella et Dolores – Traduit de l’espagnol par Dolores

Rencontre publique avec le réalisateur Kanwal Sethi, à propos du film Once Again (2018) diffusé au Festival des Cinémas Indiens de Toulouse.

Lors de la septième édition du Festival des Cinémas Indiens de Toulouse, je me suis rendue à l’institut Goethe où était projeté Once Again, un drame romantique hindi qui raconte la relation que tissent une restauratrice veuve et un acteur de cinéma célèbre et solitaire dans la mégalopole de Bombay, via des conversations téléphoniques. Un film qui m’a beaucoup plu : très poétique, émouvant et esthétiquement très réussi.

La projection de ce film, suivie de cette rencontre avec le public ont, en plus, été pour moi l’occasion d’en connaître plus sur la culture indienne, mais aussi sur la diversité des films indiens. Le public a pu échanger à propos de ces sujets avec le réalisateur Kanwal Sethi (avec l’aide d’une des personnes du festival qui a pu traduire de l’allemand au français), mais aussi avec Frédérique Bianchi, la présidente du festival. Je remercie donc les personnes du public qui ont posé ces questions et nous permettent d’en savoir plus sur ces différents sujets.

(crédit : L’écran)

Quelle est la diffusion de votre film en Inde ? *

Kanwal Sethi : Il est sorti il y a 8 mois, et il a eu un très bon accueil autant de la part du public que de la part des critiques.

Frédérique Bianchi : C’est vraiment aussi une tendance internationale avec le fonctionnement de la page Facebook où le film reçoit une critique favorable.

Y a t-il d’autre pays à l’international qui diffusent le film ?

Kanwal Sethi : Ça a d’abord été diffusé sur Netflix, et ensuite dans les grandes salles des grandes villes.

Frédérique Bianchi : Dans le fonctionnement de l’industrie cinématographique indienne, les films ne circulent pas forcément dans le pays entier mais dans le bassin linguistique dont ils proviennent. Le film va sortir, en Allemagne, en Autriche et en France. Le film va aussi être diffusé aux USA.

Quelle est la symbolique et l’importance de la nourriture dans le film ? *

Kanwal Sethi : C’est vrai qu’il y a beaucoup de choses qui se passent autour de la nourriture dans ce film. Mais pour moi c’était seulement un déclencheur qui permettait de lier, de faire l’intrigue. Moins quelque chose auquel j’ai consacré beaucoup d’attention. Dans ce film, c’est la nourriture qui symbolise la terre, elle (la veuve) a les pieds sur terre et elle se débat avec des choses concrètes. Alors que lui (l’acteur célèbre), il est dans l’abstrait, dans le monde des idées et dans tout ce qui peut être philosophique. Mais elle est liée à ce qui a du poids, à ce qui ramène à la terre.

La différence de classes des deux personnages a-t-elle une importance primordiale ?

Kanwal Sethi : Ça souligne le côté féérique et le côté conte du film. Et surtout c’est quelque chose de possible en Inde, ça peut se produire. Ce qui traverse tout, même les classes, c’est la solitude. Quelle que soit notre position dans la société, ce qui reste c’est la solitude. Et ça me tenait à cœur de montrer qu’il était possible de se retrouver grâce à cette même solitude.

Au sujet du casting : les acteurs sont-ils des professionnels ou est-ce qu’ils débutent dans ce film ?

Kanwal Sethi : Au départ le casting n’était pas celui-là. Mais très vite ça s’est fait autour de ces deux acteurs qui sont effectivement très connus, qu’on a approché et qui ont dit « oui ». Ils étaient pris par le scénario et avaient envie de tourner avec moi, et ça s’est fait comme ça, avec l’expérience que nous avons chacun.

Il y a, en Inde, plusieurs pôles cinématographiques (il y en a environ 13), est-ce que chaque type de cinéma a une spécificité ? *

Kanwal Sethi : L’industrie cinématographique la plus présente, c’est vraiment Mumbai, la capitale (Bombay en français, donc le cinéma de Bollywood). Après il y a tout ce qui remonte vers le Nord, principalement des films hindis liés à Bollywood. Sur Calcutta, ça sera tourné vers le régional, et dans le Sud de l’Inde, il y a plusieurs endroits mais qui ont un rayonnement régional principalement.

Frédérique Bianchi  : Il y a effectivement plusieurs industries. L’industrie en langue hindi est souvent présentée comme une industrie nationale et les autres comme régionales. Mais les autres industries ne se considèrent pas du tout comme régionales. Pour chacune des industries, il y a un cinéma grand public et des cinémas un peu plus intermédiaires, d’auteurs etc. En chiffres, il y a deux gros pôles de production : ça va être Bombay qui va couvrir le bassin linguistique hindi et la partie Tamil Nadu avec Chennai. Mais vous aurez plein de particularités si vous êtes à Bombay. Vous aurez une partie de la production en langue hindi, et vous avez une autre cinématographie qui est propre à cet État dont la langue n’est pas du tout le hindi mais le marathi. Mais tout ça c’est un très vaste sujet.

Le film est-il une coproduction ? *

Kanwal Sethi : C’est un film indien, mais il y a une coproduction avec l’Autriche et l’Allemagne. Et c’est pour ça qu’il sort dans ces pays-là.

Comment êtes-vous devenu cinéaste ? *

Kanwal Sethi : J’ai toujours voulu le faire !

Frédérique Bianchi : Il a déjà fait un premier film qui ne se passe pas en Inde, il se passe en Allemagne. Il est sur la rencontre entre un migrant qui veut s’installer en Allemagne et une personne de nationalité allemande qui, elle, cherche à partir. Donc il a déjà fait un premier film qui n’est pas du tout catégorisable en film hindi ou indien.

Lilith

*Questions posées par les personnes présentes lors de la rencontre avec le public.

Interview de Rosa Pérez Masdeu, coréalisatrice du documentaire Colis suspect (de Rosa Pérez Masdeu et Sofia Català Vidal, 2018)

Colis suspect est un documentaire qui s’interroge sur la politique migratoire européenne. Le lendemain de la projection à l’American Cosmograph (qui se tenait le 23 mai 2019), je suis allée à la rencontre de l’une des réalisatrices, Rosa Pérez Masdeu, pour en savoir plus sur la réalisation du film.

Quel a été votre parcours avant d’en arriver à la réalisation de ce documentaire ?

Avec Sofia Català Vidal nous avons fait des études de journalisme à la faculté de Barcelone. On a commencé nos études là-bas en 2012. En même temps nous avons rencontré de nouveaux amis intéressés par le domaine de la réalisation audiovisuelle (entre autres). La même année, tous ensemble, nous avons créé une association qui s’appelle Arsomnia Production (la boîte de production qui présente le film). Parallèlement à nos études, on travaillait dans l’association en tant que bénévoles. On faisait des petits reportages audiovisuels, plutôt journalistiques, et des petits courts-métrages. Tout en tenant un média en ligne qui s’appelle LACOLUMNA.CAT (aussi présent dans le documentaire). Ce qui fait qu’on avait déjà l’habitude et la structure pour pouvoir travailler sur des projets journalistiques autogérés. Sofia et moi avions d’ailleurs déjà réalisé un documentaire beaucoup plus court, mais moins professionnel au niveau technique notamment. Il a été filmé en 2013/2014. Nous suivions une grève de travailleurs dans une usine de boulangerie industrielle très importante en Espagne qui s’appelle Panrico. En octobre 2013, les travailleurs de l’usine de Barcelone ont commencé une grève indéfinie qui a duré jusqu’en juin 2014. On a suivi cet évènement en se disant que le documentaire était certainement la meilleure façon de suivre un sujet si complexe et si long, pour pouvoir le transmettre au public de manière dynamique, afin que cela soit accessible et compréhensible pour tout le monde. Grâce à cette petite expérience, nous savions déjà que cela se passerait bien pour travailler ensemble à nouveau avec Sofia. En plus nous dirigions ensemble le média en ligne. À l’été 2016, la fin de notre licence (en Espagne il y a 4 ans de licence) a été l’occasion de se libérer un peu du côté académique. Du coup, on s’est lancées dans ce projet de documentaire qui était très long, très complexe, mais aussi très stimulant.

Comment avez-vous trouvé les investissements pour mener à bien votre projet ?

À l’été 2016, un financement participatif a été lancé pour mettre en œuvre notre projet. Mais nous étions quand même tous bénévoles, on se connaissait déjà depuis longtemps dans l’association. Les personnes qui ont travaillé à la technique avaient déjà leur propre matériel car ils travaillent avec en dehors de l’association. On a aussi travaillé avec des choses qui étaient prêtées par des amis. Cela à permis de n’avoir à louer que très peu de matériel. Moi je ne m’y connais pas en technique et Sofia pas trop non plus, mais il y a beaucoup de gens qui ont travaillé ponctuellement pour aider à faire avancer le projet. Principalement Marc Arroyo, Anna Marti et Paul Mas de Xaxas qui avaient soit leur propre matériel ou avaient les moyens de se débrouiller pour en trouver. On a essayé de minimiser au maximum les dépenses parce qu’on a travaillé pendant deux ans sur le projet. Pour pouvoir verser un salaire à tout le monde et avoir assez d’argent pour tout le reste, il aurait fallu un plus gros budget. Au moment du lancement du financement participatif, on avait un peu peur que les gens disent : « Pourquoi on devrait vous donner de l’argent à vous ? Pourquoi vous donner de l’argent à vous serait mieux que de le donner directement à une ONG, ou à une association qui travaille directement au niveau des frontières, ou pour la défense des droits de l’Homme ? ». Du coup il a été décidé que tout l’argent que nous rapporterait la distribution du film serait reversé à une association (défense des droits de l’Homme au niveau des frontières, collectifs antiracistes, etc.) pour un montant égal au total amassé via le financement participatif.

Pourquoi avoir choisi le sujet des migrants ?

À l’ été 2016, notamment, et depuis 2015, c’était un sujet un peu incontournable dans l’actualité. Étant donné que Sofia, moi et Camila (c’est une fille qui a travaillé sur le côté un peu journalistique du documentaire à nos côtés pendant un moment), nous voulions comprendre quelles étaient les causes de tout ce qui se passait au niveau des frontières, on voulait creuser un peu ce sujet parce que, de notre point de vue, la façon dont il était traité par les médias un peu mainstream était très superficielle. On voulait poser la question de : comment et pourquoi cette situation est normalisée ? Comment cela se fait qu’on ait un passeport avec lequel on peut rentrer en Afrique, alors qu’un africain ne peut pas rentrer comme ça, sans demander un visa ? Et s’ajoute à ça, des conditions qui sont absolument démesurées, comparées à ce que nous devons faire, nous, pour voyager en Afrique. Cela mène à forcer les gens à risquer leur vie pour se déplacer. Le but était de montrer à quel point les frontières sont un exemple de l’inégalité globale. Faire ressortir tous les éléments qui aident à cette normalisation, et se demander comment en est-on arrivé à dire : « c’est normal que j’ai ces droits-là, mais que je les refuse aux autres ».

Avez-vous toujours été dans le documentaire et le journalisme ? Ou avez-vous aussi participé à des fictions ?

En ce moment je travaille à la création d’une série de fiction. Je fais la recherche journalistique pour participer à la création du scénario qui est basé sur des faits réels.

On entend souvent dire en France : on ne peut pas accueillir toute la misère du monde, on a déjà nos sans domicile fixe, les migrants en arrivant ici vont finir dans la misère. Qu’est-ce que vous aimeriez répondre à ce discours ?

C’est la politique actuelle de la France et des États de l’Union européenne qui crée la misère. Je trouve donc cette affirmation hypocrite. Par exemple, dans l’exportation d’armement, c’est l’État qui contrôle tout en laissant ou en ne laissant pas les exportations d’armement se faire. Normalement, cela se fait en fonction de la législation du pays, mais il est évident que, parfois, la législation est très flexible. Il y a beaucoup de moyen de la contourner. Par exemple, en février, la France a offert des bateaux semi-militaires aux gardes-côtes libyens pour empêcher les personnes qui partaient de la Libye de rentrer en Europe. Et ça en toute connaissance de ce qui se passe dans ce pays, au niveau de l’esclavage, de la violation totale des droits de l’Homme, etc. comme l’un des migrants du documentaire (Mohamed) le raconte.

La France et l’Union européenne ne créent pas seulement la misère avec l’exportation d’armement ou le pillage des ressources naturelles (qui, au passage, sont des activités très lucratives), mais forcent aussi les gens à la clandestinité en les obligeant à risquer leur vie pendant la traversée de la Méditerranée, à leur faire dépenser tout l’argent qu’ils ont pu épargner dans leur vie. Et à leur arrivée en Europe, ils sont en plus plongés dans la clandestinité car ils n’ont aucun droit.

Le fond du problème n’est pas d’accueillir ou pas toute la misère du monde, mais de changer de politique pour arrêter de créer la misère.

Les différents témoignages, que vous avez recueillis auprès des migrants, vous ont-ils influencées dans la réalisation de votre documentaire, notamment au niveau de la recherche de professionnels pouvant témoigner sur ce sujet-là ?

On a mis beaucoup de temps à créer le scénario et à organiser toutes nos idées. Le documentaire reste hyper-journalistique car on a choisi au fur et à mesure toutes les idées qu’on voulait mettre dans le documentaire telles que : le business de la sécurité, le colonialisme, le racisme, la xénophobie, l’islamophobie… On voulait aussi mettre en avant l’amalgame entre la migration clandestine et le terrorisme. Cet amalgame a pris de la force à partir de 2001 et a commencé à criminaliser, et à voir comme une menace, la migration clandestine. C’est en même temps qu’on choisissait les sujets qu’on a pu rencontrer des histoires plus personnelles. Le parti pris était d’essayer de ne pas faire de différence entre les gens qui sont experts de certains sujets et les gens qui témoignent d’une expérience, en leur donnant la même voix à tous.

Avez-vous de nouveaux projets d’avenir avec Sofia Català Vidal ?

Pour l’instant, on est plongées dans la distribution étant donné que nous sommes une association, nous n’avions pas de voie de distribution du film jusqu’à il y a quelques jours. Donc là on se concentre vraiment sur la distribution de Colis Suspect. Ce qui fait que, pour le moment, il n’y a pas de nouveau projet en commun, mais peut-être qu’à l’avenir on fera de nouvelles choses ensemble.

Où pouvons-nous voir le documentaire ?

On peut le trouver sur Mediapart, pour les abonnés. Jusqu’à fin juin on est en train de faire un tour un peu partout en France, dans des salles de cinéma, des cafés associatifs, etc. Toutes les dates de projection sont sur la page Facebook Colis Suspect ou sur Instagram. Pendant l’été, il y a aussi l’association Cinéma Voyageur qui fait un triangle Paris/Lyon/Bordeau/Paris et qui, entre juin et septembre, fait une trentaine d’arrêts pour des projections de films dont notre documentaire. En septembre, on espère, à travers la boîte de production, pouvoir le vendre à certaines chaînes de télé.

Lilith

Interview de Lila Avilés, réalisatrice de La Camarista

Cette rencontre s’est déroulée le 26 mars 2019 à la Cave poésie dans le cadre du festival Cinélatino. Elle a été réalisée en anglais qui n’est la langue maternelle d’aucune des participantes. Les réponses ont donc pu être légèrement modifiées durant la traduction.

Crédit : L’Ecran

Qu’avezvous voulu transmettre avec ce film, et quelles ont été vos inspirations ? 

Ce film est né il y a longtemps, huit ans environ. Tout a commencé avec l’artiste française Sophie Calle. J’étais dans une bibliothèque à Mexico et je suis tombée sur son livre de photos Hôtel. Déguisée en femme de chambre dans un hôtel de Venise, elle a pris une série de photos sur le thème de l’absence, en se focalisant sur les effets personnels que les clients laissent dans les chambres. Cela m’a beaucoup intriguée, en fait. Je me suis dit que c’est génial, ce que des éléments matériels peuvent symboliser, ces objets qui sont là, qui ne sont pas vous, mais qui racontent quelque chose. Je viens du théâtre et j’écris des pièces. Mais je ne savais rien des femmes de chambre. L’inspiration du film vient à la fois de ce livre, de mon imagination, et d’un mélange des deux. J’ai ensuite fait des recherches, j’ai créé la pièce (ndlr : la pièce de théâtre La Camarista, à l’origine du film), puis j’ai eu envie d’en faire un film, et de parler de l’invisibilité. Cela a été un long cheminement, j’ai petit à petit mieux compris mon pays et les femmes de chambre qui y travaillent. Partout où je voyageais, je cherchais à rencontrer ces femmes. C’était tellement inspirant, mon esprit fourmillait d’idées, et j’ai eu peur de partir dans trop de directions. Mais une fois que j’ai saisi quel devait être le personnage principal, le reste a émergé naturellement. Je voulais entrer dans son âme, dans son univers. Avec ce film, j’ai voulu aller au cœur de beaucoup de choses qui m’importent. Cette histoire en contient plusieurs : cela parle d’absence, d’identité, de sexualité, de verticalité, et au milieu de tout cela j’aborde aussi la question d’être un étranger, et celle d’être une femme. 

Je n’ai pas fait d’études de cinéma, je suis plus une autodidacte et je travaille à l’intuition. Je me suis créé ma propre école, en quelque sorte. Pour ce qui est de mes influences cinématographiques, j’adore Kaurismäki, Cassavetes qui a cette connexion à l’amour que je trouve importante, Lucrecia Martel bien sur, Béla Tarr… Au Mexique, on a une profonde histoire du cinéma, on a eu l’époque du Cine de Oro de Mexico, c’était très puissant. Le Mexique a une tradition de conteurs, de storytellers. Il y a tellement de réalisateurs talentueux ici, notamment Tatiana Hueso qui est d’ailleurs en train de tourner en ce moment pour un film qui devrait sortir l’an prochain. Ce qu’elle crée est très fort.

Vous avez parlé de la narration. Dans votre film, il y a peu de dialogues justement, les choses sont exprimées sans forcément les dire. Pourquoi avoir choisi de ne pas tout expliciter ?

Parce que l’âme de mon film, c’est l’invisibilité et l’absence. En le faisant, j’ai compris, un peu intuitivement, que cette manière de raconter était celle qui collait le mieux à cette idée. Ce qui est intéressant, pour les spectateurs, c’est de ressentir cette invisibilité en tant que personnes habituées à voir. C’est un peu de la méditation, on entre dans un univers et on essaie de le vivre, de le comprendre humblement. Le monteur, qui est devenu un ami, me disait parfois durant le montage : “oh, je crois que je comprends mieux les femmes à présent” (rires). 

Le cadrage est très statique, avec peu de mouvements de caméra et une composition soignée. Pourquoi avoir fait ce choix ?

Eh bien, je suis obsédée par la composition. J’adore la photographie, et lorsque je suis en tournage, le moment que je préfère est avec le directeur photo. Comme je viens aussi du théâtre, j’adore voir les gens agir spontanément. Un professeur génial m’a dit un jour : la où se trouve l’œil, se trouve la vie. Il faut savoir regarder ce qui se trouve devant soi, sans chercher à trop l’expliquer.

Avezvous préparé chaque séquence précisément, ou était-ce plus spontané ?

Non, je n’ai pas préparé précisément. Lorsque l’on filme, il y a de l’adrénaline, on est le capitaine du bateau et il faut porter l’âme du projet pour l’équipe. Le plus important, c’est de jouer, même si on doit se tromper. Je ne fait pas de storyboards ou de choses comme ça, je préfère saisir le moment présent. J’ai écris le scénario, mais j’aime bien laisser du spontané. Dans le film, il y a des acteurs professionnels et amateurs, et les amateurs n’ont pas leur esprit encombré, ils s’expriment par l’intuition, avec leur corps, et c’est le plus important. Tout le monde est un acteur, en un sens, car on exprime tous quelque chose, intuitivement. Si je vous filmais, pendant cette interview, je pourrais saisir quelque chose de vous, et c’est ce genre de choses que je veux que la caméra enregistre.

Vous avez donc un casting professionnel et amateur ?

Oui, moitié-moitié. L’actrice principale en fait son métier. Elle vient d’une autre région du Mexique, Acapulco, plus tropicale, elle a une personnalité très différente d’Eve ! Mais en essence, elle a la tendresse du personnage, et c’est ce que je recherchais en elle. Pour moi, il faut qu’il y ait une alchimie. Acteurs, non-acteurs, directeur photo… Avec toute l’équipe, il faut qu’il y ait une confiance, qu’on se comprenne et qu’on soit soudés pour porter ensemble la même vision du film. J’ai été très fière de la communauté qui s’est formée, au niveau humain.

Avez-vous été influencée par votre expérience d’actrice pour diriger les acteurs ?

Oui, comme je le disais je n’ai pas vraiment eu de formation cinématographique, j’ai fait quelque clips au début. J’occupais tous les postes de la caméra au montage. Quand on comprend le travail des autres, on comprend les choses plus profondément. Je filmais tellement de rushes que c’était le bazar au montage, et je saisis mieux ce travail. C’est la même chose lorsque je joue au théâtre, je comprends ce que c’est que d’être acteur. Cela aide beaucoup. Ce que je préfère dans mon travail, c’est l’interaction humaine. Je ne pourrais jamais travailler dans des grosses productions où chaque acteur a son manager… Cela m’est arrivé parfois, en tant qu’actrice, de ne pas retrouver cette interaction humaine.

L’univers de votre film, où l’on ne voit presque jamais le dehors, a-t-il été inspiré de votre expérience théâtrale ?

Non, c’est dû au fait que je voulais faire un film sur le travail. Je savais depuis le début que je voulais que tout se passe en intérieur, je veux parler de cette tendance humaine à travailler, travailler, travailler… comme la chanson de Rihanna !

Vous disiez tout à l’heure que vous avez cherché à rencontrer des femmes de chambre, était-ce une en particulier, ou plusieurs rencontres qui vous ont inspirée

J’en ai rencontré beaucoup. Lorsque j’ai écrit la pièce, je résidais dans un hôtel que je connais bien. J’en connais un rayon sur le ménage, ma mère est une maniaque de la propreté et elle adore cette activité d’ailleurs ! (rires) Les femmes de chambres ont une telle qualité de travail, ce sont de vraies samouraïs de la propreté. Le film a beaucoup de couches, de niveaux de lecture. Il raconte une chose, mais aussi une autre, et une autre…

J’ai l’impression que votre film est constamment en équilibre fragile entre chaos et stabilité. Des chambres complètement sans dessus-dessous sont parfaitement remises en ordre, et Eve ellemême oscille entre calme et colère. C’est un thème important dans le film ?

Oui, dans les hôtels il y a de la vie qui se déroule, et il faut ensuite l’effacer pour les clients suivants. Le film parle de cette métaphore, chaque jour les femmes de chambre frappent à des portes de chambres qui ne s’ouvrent pas, ça parle d’ordre et de chaos, et aussi de méditation. En rangeant ce que les autres ont laissé, on comprend des choses sur soi-même. En faisant ce film, j’ai compris beaucoup de choses sur notre relation aux objets. Parfois, on peut mieux se connaître grâce aux autres, mais dans cette histoire c’est l’absence de l’autre qui nous révèle à nous-même. 

Dans ce film, les êtres humains n’ont quasiment pas d’interaction directe, ils communiquent à travers un téléphone ou une vitre, ou échangent quelques mots dans un ascenseur. Votre film montre-t-il l’individualité dans la société aujourd’hui ?

Bien sûr. Les gens sont séparés par des frontières, des murs. Ce serait magnifique que chacun puisse vivre sur sa terre avec sa famille. Mais c’est une autre histoire. Il y a aussi d’autres frontières, invisibles, entre les gens qui s’aiment, dans les relations humaines, au travail… Parfois, on a besoin d’un peu d’électricité pour que quelque chose se passe. 

Vous recommandez donc de s’électrocuter pour échanger avec les autres (ndlr : en référence à une scène du film) ?

(Rires) Non, même si certaines personnes ont besoin d’être secouées !

Qu’avez-vous préféré durant le processus de création de ce film ? La préparation, le tournage, l’après ?

C’était un processus tellement long. Je viens de nulle part, je n’ai pas étudié le cinéma, j’ai commencé avec des caméras pas chères, et maintenant nous voilà dans 63 festivals différents. Aujourd’hui je suis à Toulouse, d’autres membres de l’équipe sont à Hong-Kong, l’actrice principale (ndlr : Gabriela Cartol) va aller en Turquie, demain je m’envole pour New York, le producteur va aller en Espagne… D’abord le film n’est qu’une idée, après on filme et on se dit que c’est terminé, mais après on voyage ! Et on partage cette force avec les autres. On me dit souvent que cette histoire n’est pas autobiographique, mais elle l’est, en un sens. Il y a une part de moi en elle, et la part qui n’est pas de moi, je l’ai saisie chez les autres. C’est une aventure géniale, mais il faut aussi savoir s’arrêter. En juin, je m’arrête. Le film continuera, je le laisse aux spectateurs. Je vais revenir un peu sur terre. Mais c’est la plus belle aventure que j’ai jamais vécue.

Vous avez d’autres projets pour la suite ?

Oui, déjà… (rires). Depuis l’année dernière, j’ai un autre projet plus personnel sur ma famille. Ce sera une autre longue aventure. J’ai terminé le scénario, mais je ne veux pas me précipiter, chaque chose en son temps. Je commence à chercher des financements, cela va être plus facile grâce à ce premier film. Ce sera une histoire plus simple, mais avec toujours plusieurs niveaux de lecture, comme celle-ci. Je pourrai peut-être filmer l’année prochaine.

Votre film montre presque exclusivement des femmes. Le considérez-vous comme un film féministe ?

On m’a posé la même question à Paris. Le journaliste me disait : “il n’y a aucun homme dans ce film”. Mais non, il y a quelques personnages masculins. Nous sommes sur terre, et je suis une femme, alors je pense que j’ai un point de vue féminin. Je viens d’un pays très macho. Je pense que l’égalité, c’est le plus important. Je ne veux pas m’imposer et dire “je suis féministe !” Je souhaite que chaque femme puisse avoir une voix, que la libération des femmes soit possible dans chaque pays. Pour moi, c’est important d’être ici avec vous, deux femmes, et parler de ce film qui parle de femmes. Je suis consciente que beaucoup de femmes ont travaillé dur pour que je sois ici aujourd’hui. La libération est essentielle, mais tout en respectant l’égalité. Mon père est pour moi la personne la plus géniale du monde, et c’est un homme. C’est complexe, mais il faut s’entraider. C’est fou, c’est une question que l’on me pose souvent, juste parce que je suis une femme. Et j’aimerais que ce ne soit pas la question évidente à me poser. Je ne vois pas les hommes et les femmes comme en guerre.

Pendant ces huit ans, avez-vous eu des difficultés ?

Oui, nous n’avons eu que 17 jours de tournage. J’ai produit le film, et j’ai eu besoin de fonds pour la postproduction. On a dû assembler les rushes en un mois pour pouvoir présenter le film à un festival, puis encore un mois et demi de montage pour un autre festival, et au milieu de tout ça il y a eu le séisme au Mexique, et c’était très compliqué. J’ai dû déménager, car trois immeubles autour de chez moi s’étaient effondrés. Je ne pouvais pas m’occuper du film, même s’il le fallait, car il fallait aussi que je m’occupe de personnes ! Mon monteur, que j’adore, a été incroyable, il a tout pris sur lui. Cela a été une aventure. Lorsque l’on a un projet qui nous tient à cœur, il faut le faire jusqu’au bout. Que ce soit un livre, un tableau, de la médecine, il ne faut pas penser, il faut y aller. 

Une dernière question : quelle serait la question que l’on ne vous a jamais posée mais que vous aimeriez que l’on vous pose ?

Ah, bonne question ! Je suis heureuse… humm, je ne sais pas. La question pourrait être quelque chose sur le fait de faire de l’art… Simone Veil a dit quelque chose d’important, qu’il ne faut pas oublier de rester sur terre. En tant que réalisatrice, c’est important que notre création reste attachée à la réalité dans laquelle on vit, qu’elle soit transcendante, en quelque sorte. Avec toute cette folie, c’est facile de s’emporter, et je ne veux pas oublier l’interaction humaine. Je ne pense pas que c’était une question, mais plutôt un genre de réponse (rires). Si je reviens ici dans 10 ans, et que vous remarquez que j’ai changé, prévenez-moi, dites-moi de mettre des cailloux dans mon sac, que je reste sur terre. Les choses changent tellement vite. C’est important de rester normal, humain, dans tous les travaux qu’on fait. 

Entretien réalisé par Gracula et Stella. 

Interview d’Olivier Laxe – Viendra le Feu

Stella : Merci beaucoup d’accepter notre interview pour l’Écran.

Oliver Laxe : Avec plaisir.

Listener : L’interview sera publiée sur le site web. On a aussi un petit magazine qu’on distribue dans les universités de Toulouse, ce sera a priori publié dedans en novembre.

O. L. : Félicitations ! (rires)C’est un peu le défi, c’est que notre génération vienne au cinéma. C’est un peu ça le problème, quoi. Y’a que des vieux dans les cinémas (rires).

On essaie de toucher les étudiants, les jeunes, de leur donner envie de venir.

O. L. : Moi je fais un cinéma de vieux. (rires) Donc ça aide pas beaucoup, ils sont pas très sexy mes films : des vaches, nanana, c’est lent….

Nous, ça nous a plu. 

O. L. : Mais c’est que vous êtes comme moi, vous avez un cœur vieux, peut-être. Ou un regard vieux… et le cœur d’enfant.

Léna : On se demandait comment vous avez tourné votre film, en termes de niveau de contraintes. Est-ce qu’il y a eu des contraintes techniques importantes, est-ce que ça a été long comme tournage ?

O. L. : Oui, ben on cherche un peu les problèmes toujours… La beauté, elle est toujours… La beauté, elle a des règles. Et la difficulté, c’est une de ces règles, non ? Si tu veux l’atteindre, tu dois péleriner, tu dois souffrir un petit peu. C’est pas quelque chose qu’on cherche non plus de manière consciente, mais bon on a une tendance à vouloir filmer des choses qui sont éloignées, et les meilleurs fruits sont jamais à la portée de la main, il faut monter dans l’arbre et escalader pour avoir les meilleures vues aussi, là-haut. Mais… Bon, tu peux tomber (rires). Donc, oui, voilà, d’abord filmer le feu, ça nous a exigé d’être pompier, de se promener comme des pompiers… avec tout ce que ça implique. Le risque, etc. Mes films ont commencé à grandir, je peux travailler un peu comme un chasseur avec précision, j’ai une cible et je vais la chercher. Mais comme cinéaste espagnol, je me suis formé dans le documentaire. Les cinéastes espagnols… quand on veut travailler de manière un peu plus essentielle, on veut faire un cinéma d’âme, ou d’auteur. J’aime pas trop l’appeler “d’auteur” mais bon… On est forcés de passer par le documentaire. Et c’est une bonne école.

Dans le film, une autre difficulté, c’était d’être un peu comme un pêcheur. T’es là, enfin c’est une attitude plutôt d’attente, d’écoute et d’abandon, de nier l’auteur qui est en toi. Et des fois, tu rentres à la maison sans poisson, quoi, sans rien. C’est une difficulté d’accepter ça, dans un contexte de tournage industriel où tout est maîtrisé, mesuré… les énergies, le temps, les paies… La montre court… Et donc voilà, c’est jongler un petit peu avec ces deux paramètres, ces différentes danses.

© Pyramide Films

L : Du coup, vous avez “profité” des pompiers, c’est arrivé au moment du tournage qu’un feu se soit déclenché ?

O. L. : Si. Dans les notes d’intention qu’on a fait, je sais pas si on vous les a envoyées, c’est très clair, ça, on en parle avec plein de détails. Je peux vous en parler, mais c’est beaucoup plus précis dans les notes. On avait quelqu’un qui nous appelait, enfin qui nous disait où il y avait les feux. Quelqu’un dans la région, qui était dans la base des pompiers. Et donc, on allait là-bas avec les caméras. Une autre contrainte, c’était de filmer avec une femme de 85 ans, Benedicta. Enfin, pas une contrainte parce que c’était un luxe de l’avoir et elle avait une énergie et une loyauté face au projet. Je sais pas si y’a des acteurs qui l’ont, à ce niveau. Mais quand même. Les assurances ne voulaient pas l’assurer, on tournait dans plusieurs saisons donc… ils avaient peur qu’entre les tournages, elle ait un problème.

L : Est-ce que le tournage a duré plusieurs mois ?

O. L. : Pas plusieurs mois, plusieurs… enfin, on a concentré dans 2-3 semaines en hiver… Enfin d’abord, on a tourné les incendies en 2017, après l’hiver on a commencé la fiction avec Amador et Benedicta, après au printemps on a refait Amador et Benedicta, et l’été d’après on a tourné la deuxième fois les feux. Mais cette fois-ci avec les acteurs, avec un peu les choses un peu plus claires. La première année c’était plutôt l’épreuve.

S : Vous avez tourné en pellicule (Super 16) ? Pourquoi tourner en pellicule ?

O.L. : (rires) Pourquoi, vous croyez ? 

S : Ça fait une image avec un grain particulier, forcément…

O. L. : Et le grain, il est rond, et moi je suis rond, et vous, vous êtes rondes, donc… on est de la chimie qui est ronde. Et, donc, voilà une chimie qui affecte une autre chimie. Les pixels sont carrés, et nous on est pas carrés. Les images faites avec le numérique pénètrent le corps humain, mais pas tellement comme l’argentique. Malheureusement, c’est un DCP, y’a une digitalisation finale, quand même. Elle habite l’image du négatif. Et ça revient, hein. À Cannes, il y avait des films en pellicule. Ça va revenir, heureusement. Moi, j’ai la chance de toujours avoir pu filmer en pellicule, c’est pas quelque chose qui… c’est pas négociable, on va dire. ‘Fin, mes producteurs le savent. Je fais des sacrifices d’ailleurs. J’aime bien aussi l’énergie de ne pas avoir un plan B. Ça m’excite beaucoup et ça fait qu’il y a une énergie derrière la caméra qui affecte ce que tu filmes, non ? Tout le monde est concentré, tout le monde est tendu. Une énergie que j’aime. Le numérique, je m’ennuie. Et comme t’as un plan B, t’as toujours un plan B et du coup, c’est… t’es moins concentré, ‘fin l’énergie, elle est plus… plus faible, on va dire.

L : On a remarqué que les éléments, l’eau, la terre, le feu, et de manière générale la nature étaient très présentes dans ce film. Est-ce que ça revêt une signification particulière pour vous, la relation entre la nature et l’humain ?

O. L. : Si… Dans plusieurs sens, dans un côté plutôt tangible. J’aime bien… (rires). J’aime la nature, enfin, elle m’apaise comme tout le monde. J’aime la campagne. Ça me fait du bien d’être en orbite. J’ai un apaisement, y’a une transmission secrète de savoir… Y’a une tranquilité, je suis dans mon centre. Comme tous. Et après, bien évidemment, la nature aussi… c’est un peu comme un horizon qu’on a. De se fondre dans la totalité, arrêter un peu d’être dans les dialectiques, arrêter d’être dans la séparation, dans le langage… C’est un peu comme une maison la nature, non ? La maison, on doit tous y retourner, non ? Et j’ai une tendance à… vouloir m’approcher. Je crois que c’est ce lieu, cette vallée où ma mère est née qui m’habite un peu, enfin qui me kidnappe, un peu, de plus en plus même. D’ailleurs, j’ai d’autres projets, là, au-delà du cinéma. Oui donc voilà, les personnages dans ce film, ils ont des valeurs qui leur font se sentir à l’aise dans la nature. Ils souffrent, bien évidemment, on va pas idéaliser la nature, mais dans cette souffrance, y’a une sagesse qui se transmet, j’insiste. Ils sont pas en conflit avec la nature comme la plupart des êtres humains dans le cinéma contemporain ou dans l’art contemporain, l’être humain contemporain qui souffre d’être séparé. Non, eux ils sont… Ils souffrent parce que voilà, ils veulent dominer la nature. Eux [ndlr: les personnages de son film] non, eux ils sont là, ils se laissent dominer par la nature. Ils sont petits, mais ils sont ok d’être petits. Ils se fondent, on va dire que l’être humain se fond dans la nature. Y’a un cadre, une peinture de Caspar Friedrich, vous la connaissez, le Penseur ? [ndlr: Wanderer above the Sea of Fog] C’est un peu dans le cadre du romantisme et quand même un peu de là… C’est une peinture qui évoque la modernité et les tendances de l’art. Et bon, moi je trouve que ce personnage n’est pas dans la nature. Il est là, mais il est dans son intérieur, il est pas dans la nature. Comme personne et comme artiste, j’essaie un peu de … sortir de moi, de mon égo. D’être.

S : Par rapport à cette idée d’être dans la nature, Amador a l’air à la fois en phase avec la nature et étranger à cette terre et cette communauté… Qu’est-ce qu’il incarne pour vous ce personnage principal ? 

O. L. : Rien… enfin, c’est surtout qu’est-ce qui m’émeut chez lui, non ? Moi je l’aime beaucoup, il est très fragile et il n’a pas les outils pour habiter dans un monde où la fragilité n’est pas bien vue. La fragilité est toujours écrasée par la vitesse, l’hystérie, la douleur du monde… Moi je le trouve très beau, Amador. Hier, quelqu’un me disait qu’il trouvait qu’il avait une vie triste, moi je me dis, combien de personnes prendraient soin de leur mère comme lui en prend soin ? C’est quelqu’un de libre : son ego ne l’a pas anéanti. Il a son ego, il a ses peurs bien évidemment, mais il est libre. C’est quand même un outsider un peu. Si on prend la question dans un autre sens : c’est quelqu’un qui est là mais qui n’est pas là… un peu comme un artiste aussi, non ? Malheureusement… (rires) 

© Pyramide Films

L : ll y a une phrase dans votre film qui nous a beaucoup marquées ; au moment où il est avec sa mère et qu’ils regardent les eucalyptus, sa mère lui répond qu’ “ils (les eucalyptus) font souffrir parce qu’ils souffrent”. Est-ce que pour vous c’est une phrase qui a une symbolique…

O. L. : Tutoie-moi s’il te plaît. (rires)

L : Pardon… est-ce que pour toi c’est symbolique des rapports humains, ou est-ce que tu penses que c’est une phrase forte ? 

O. L. : Qu’est-ce que tu as senti ?

L : Moi, j’ai eu l’impression, personnellement bien sûr je parle en mon nom, qu’il y avait beaucoup de compassion pour les hommes, que les rapports humains sont parcourus de souffrance, et dans la nature aussi, mais qu’au final c’est dit avec beaucoup de compassion, sans jugement, sans souffrance de jugement. Il y a de la souffrance mais elle est inhérente à la nature humaine. Je me demandais ce que vous, toi, tu voyais…

O. L. : Moi, je ne saurais pas répondre mieux, c’était très beau, merci… C’est une phrase très importante, je suis quelqu’un qui juge tout le temps, qui est intolérant, dans cette dialectique, le travail… On est toujours dans ces petites misères, ce petit monde… C’est bien de se rappeler qu’il faut arrêter cette chaîne, ce “loop” de souffrance qu’on est tout le temps en train de perpétuer. À chaque pas, chaque parole qu’on dit, on crée de la douleur. Il faut avoir un peu d’indulgence envers soi, mais bon, le problème c’est qu’on a trop d’indulgence envers nous. (rires) On est tous coupables, on est tous innocents, on fait ce qu’on peut, on pourrait faire mieux mais on fait ce qu’on peut. 

S : Tu disais tout à l’heure que tu as filmé l’endroit où ta mère est née, il y a une part autobiographique dans ce film ? 

O. L. : Je suis cinéphile, il y a des films, des “maîtres”, j’aime bien m’inspirer d’eux, les copier, suivre leurs pas. Mais c’est vrai que pour ce film, la plus grande partie des influences sont personnelles. Ce sont des souvenirs, des gestes, comment on coupe le pain… Je suis beaucoup avec ma mère, je la vois beaucoup, donc j’ai ces montagnes avec moi, tout le temps. Il y a quelque chose d’essentiel, je ne dirais pas autobiographique, mais essentiel. C’est-à-dire que si le cinéma, c’est un cinéaste qui se connecte à son essence, je crois que c’est ça le cinéma, et donc en se connectant à cette partie essentielle, en traversant ses névroses, tout ça, qui couvre l’essence, il montre une partie de cette essence… là, je me suis un peu perdu. Enfin oui, si c’est ça le cinéma, alors oui ce film a été une invocation, un rite, un hommage à mes ancêtres, un équilibre, un rééquilibrage des choses, j’imagine…

© Pyramide Films

L : Est-ce que pour toi, le sacré a une part importante dans ton cinéma ?

O. L. : Oui… Le sacré et l’art, moi je ne divise jamais. Ce qui nous fait être en mouvement, nous donne la foi, nous donne de l’espoir, nous transforme, ce qui touche notre partie essentielle, c’est quand on a cette expérience d’extase, de rapture (sic) (de rapt ou de rapture ? L : rapt) de rapt extatique, quand on est ivres devant une œuvre d’art, cette sensation qu’on a, c’est une connexion avec l’essence du monde et notre essence, notre partie spirituelle, avec l’art et avec l’âme du monde. Et ça, c’est sacré. C’est se rappeler qui on est, d’où on vient, et comment revenir à la maison, qui est sacrée, dans le sens qui n’a pas de temps ni d’espace, parce que c’est l’espace de l’âme. Où on est permanentement (sic). Indépendamment de notre vie, de notre mort. On n’a pas d’âme, on a un corps. ‘Fin on est une âme qui a un corps, pas un corps qui a une âme, nous on croit qu’on a une âme, ce qu’il faudrait à un moment donné, c’est se demander si on a vraiment un corps. Ils vont vous jeter le journal à la tête, les gens… (rires)

L : C’est intéressant, ça donne matière à réflexion.

O. L. : La vie est simple, c’est très simple, c’est ce qu’on découvre un peu en faisant de l’art, que tu te pèses avec le temps, le monde est plus clair, avec ses contradictions et ses paradoxes bien sûr, mais voilà, il faut juste “mettre un peu les mains, et les réchauffer”. 

S : On voit ce film aujourd’hui, et il résonne pas mal avec l’actualité, ce qui se passe en Amazonie. Y a-t-il une portée écologique dans ton film, ou est-ce surtout un film sur l’expression des rapports humains? 

O. L. : C’est un peu tout, il y a toutes ces dimensions. J’essaie d’effacer un peu les traces du crime, quand je fais un film. Il y a des intentions, mais j’essaie de les effacer, que ca ne soit pas un film trop… pédagogique, ou dirigé. Écologique? À la fin, c’est un film écologique et politique. Et c’est né aussi comme ca. Moi ce qui m’enrage le plus dans mon cinéma… pas enrage, je l’esthétise la rage. Ce qu’il y a au début, c’est surtout une tristesse d’un monde qui est en train de s’effondrer. Ce monde, ces traditions, ces valeurs, ce patrimoine materiel et immateriel. Dans son processus créatif, l’intention, l’origine de ce film est politique. Après, je crois que le poétique est le plus politique qui soit. On sent plutôt qu’on comprend les choses. Je pense qu’il y n’a rien de plus politique que d’essayer d’ouvrir un cœur, de toucher profondément l’être humain. Je ne sais pas si mon cinéma le fait, mais c’est mon intention. Donc écologique, oui, dans le sens que je crois que la plupart des problèmes écologiques qu’on a aujourd’hui, c’est parce qu’on a tous cru à la religion des villes, on a tous cru à ce mythe du progrès, à ce fondamentalisme des villes et de la modernité, ce qui a eu pour conséquence le changement climatique. Et les incendies. On accuse les pauvres campagnards, mais ce n’est pas leur faute. Au contraire, eux sont là en train protéger la nature. C’est la jungle maintenant, la nature est destructurée. Les animaux sont beaux, mais aussi souffrent dans mon film, comme tout le monde. Mais la souffrance est aussi le chemin du bonheur. Amador, des fois il souffre, des fois il est bien. C’est pas grave de souffrir. Sacrifice… se faire sacrer. On parlait de sacré… Sacrificio. Notre société a essayé d’éliminer la douleur. (chuchote)  “Faut pas mourir ! Attention ! Faut consommer ! On a besoin d’expérience, allez ! Quelle angoisse, on va mourir !” (rires)

© Pyramide Films

L : On a une dernière question. C’est une question à deux temps, qui porte sur le titre de ton film, Viendra le feu en francais. Est-ce que c’est toi qui a choisi le titre français? 

O. L. : Ma productrice… Je l’ai choisi avec elle. C’est super, j’ai bien aimé son idée, Viendra le feu. C’est une phrase dans le film. Je ne suis pas très bon pour les noms. J’aime pas trop en parler non plus. Mais Viendra le feu j’aime bien, pour moi c’est mon titre préféré. Je le préfère au titre galicien. Il y a quelque chose de très prophétique, et lyrique, que j’aime bien. 

L : Nous on y trouvait une analogie peut-être un peu biblique, ou en tout cas prophétique. La traduction est proche du titre en galicien ? 

O.L. : Non, Ce qui brûle, c’est le titre en galicien. J’aime bien aussi. Ce sont deux dimensions différentes. Dommage que je n’ai pas traduit le titre français en galicien. “Virá un lume”. 

L : C’est beau. 

O.L. : Si vous avez d’autres questions, allez-y. 

L : Moi, j’en ai une petite dernière. 

O. L.: Allez. Attention, mes questions sont longues. Enfin mes réponses…

L : Ça m’a intriguée, j’y ai pensé en voyant sur la scène presque finale où il y a ce cheval qui apparaît des cendres, très amaigri, très blessé. Est-ce que c’était fortuit, est-ce que c’est toi qui l’a voulu? 

O. L. : On a eu des associations de protection d’animaux, ils savaient qu’on avait besoin d’eux. Moi j’avais écrit dans le scénario un cheval moribond, qui traîne, un peu perdu. Je voulais véhiculer toute la douleur de l’incendie, le jour d’après. Ils ont trouvé ce cheval une semaine avant qu’on tourne. Il ne pouvait presque pas bouger, il n’avait pas été brûlé mais il était maigre, il n’avait pas pu manger pendant longtemps. Une fois qu’il a été un peu mieux, on l’a maquillé et on a tourné cette séquence. 

L : Ça m’a fait penser au Cheval de Turin de Béla Tarr. Est-ce que c’est une de tes inspirations ?

O .L. : J’aime Béla Tarr, mais non, je ne vois pas trop le lien. En quoi tu le vois le lien ?

L : Je le vois plus dans le tout début, qui cite l’aventure avec Nietzsche, en voyant le cheval. 

O. L. : J’y avais pas pensé. Cette lecture peut être intéressante, je ne dis pas. 

Listener : j’y ai pensé aussi avec l’attachement au geste, qui était très présent dans le Cheval de Turin. Les patates qui sont épluchées en boucle…

O. L. : Oui, c’est vrai. Les pommes de terre. Oui, j’aimerais bien le revoir. Béla Tarr, c’est un auteur que j’aime bien. Je pense que ses derniers films, il n’avait pas vraiment besoin de les faire. Pour avoir besoin de le faire, il faut avoir besoin de… Ce film qu’on a fait, c’est clair qu’on en avait besoin. Pour se mettre dans les flammes… Y a quand même une névrose derrière. 

Vous pouvez lire notre critique du film ici : https://asso-ecran.fr/viendra-le-feu

Découvrez la bande-annonce du film :

Stella & Listener