Climax, le nanar à la française


À chaque nouveau film de Gaspar Noé, le critique game français s’enflamme plus facilement qu’une polémique Twitter. Génie pour certains, gros fumiste pour d’autres, Gaspar Noé bouleverse, choque, bref, il suscite suffisamment d’intérêt pour créer une tornade sur son passage. Des scandales qui ne font que conforter son image d’artiste controversé et qui font consensus : qu’on l’aime ou qu’on le déteste, Gaspar Noé compte. En parler en bien ou en mal, c’est le légitimer dans son statut d’auteur. 

Un statut qui pourrait être totalement remis en question avec Climax. Dans ce film fatigant, Gaspar Noé passe 2 heures à enfiler tous les poncifs de la misanthropie contemporaine sur fond de stroboscopes hallucinés. Climax nous plonge au cœur d’une troupe de danseurs qui, après une répétition, organise une petite sauterie agrémentée de drogues hallucinogènes qui font basculer la soirée dans le cauchemar. Sang, viol, meurtre, et matières fécales sont au rendez vous dans cette fresque qui se veut dissidente. Gaspar Noé essaie de créer une ambiance angoissante avec cette histoire de boisson maudite. Le scénario réduit à sa plus simple essence aurait pu devenir une expérience viscérale et angoissante du Huis Clos de Sartre version 2018 où l’angoisse corporelle vient rejoindre l’angoisse verbale. Et sans doute que ce grand message méta très claustrophobe était le dessein premier de Gaspar Noé. Mais voilà, le but est magistralement raté tant le film prête à rire plus qu’à se questionner. 


Il y a un soin incontestable dans Climax au niveau de l’image, des décors, des lumières. L’une des premières scènes est un plan-séquence de près de 30 minutes au milieu de danseurs en transe, une scène d’une rigueur technique irréprochable. Cependant, c’est justement en reconnaissant ces qualités que l’aspect nanardesque est d’autant plus présent. Autant d’efforts, de rigueur, de temps, d’énergie et d’argent insufflés dans un résultat aussi risible ? Les acteurs, tous non professionnels, miment plus qu’ils ne jouent. La douleur ? Ils tentent de l’imiter à grands renforts de miaulements plaintifs. L’inconscience ? On continue à les voir bouger, petit sourire aux lèvres en arrière-plan. Et même les fausses larmes n’arrivent pas à susciter une quelconque empathie tant les pleurs qui les accompagnent semblent tout droit sortis du pire soap opera possible. À leur décharge, les dialogues sont si mauvais qu’il serait difficile même pour des comédiens professionnels d’en tirer quelque chose de convenable. Le sérieux avec lequel ils jouent aux acteurs vient agrémenter le film d’une touche prétentieuse qui ne rend ses ratés qu’encore plus délicieux.


Gaspar Noé est connu pour son aspect “subversif”, son goût du choquant. Tel un Lars Von Trier sous coke, Gaspar Noé aime la surenchère. Quand il ne se gargarise pas du viol de Monica Bellucci dans Irréversible, il exploite le trope de la drogue jusqu’à plus soif dans Climax. Cette drogue semble révéler les travers des personnages, et reste une idée simple et efficace pour susciter le malaise. Mais l’angoisse est ici bien loin tant les mimiques exagérées des acteurs, les effets visuels éculés (fisheye, déformation d’image, couleurs flashy), le son déformé et la musique insupportables cochent tous les clichés nécessaires. Le film n’est pas choquant, il est grotesque. Ni dégoût, ni subversion ici. Juste une profonde lassitude. Allons Gaspar, le sexisme outrancier, la violence et le sang, cela fait belle lurette que ce n’est plus vendeur ! Aujourd’hui, voir une femme enceinte tabassée, assister à une scène de viol ou d’automutilation ne choquent plus personne. Au mieux ça fait rire, au pire ça lasse. Choisissez votre camp. 


Et si, finalement, tous ces dérapages, ce rire nerveux et incontrôlable qui surgit de cette immense farce n’étaient pas juste le reflet jouissif d’un artiste qui dit “merde” à tous ceux qui le cataloguent trop vite ? N’est-ce pas justement une manière pour Gaspar Noé de revendiquer son appartenance à la série Z, de remettre le mauvais goût sur le devant de la scène en déconstruisant son statut d’auteur pour emmerder ces critiques qui surintellectualisent ses films ? J’en veux pour preuve son intermède étrange au milieu du film, où le générique résolument pop arrive sur fond de musique kitschissime agrémentée de typographies de très mauvais goût. Dans ma grande naïveté, j’ose espérer que ce nanar est en fait un dérapage contrôlé, un grand doigt d’honneur adressé aux critiques qui le rangent déjà au rang des auteurs classiques. Et vous savez quoi ? Que ce dérapage soit volontaire ou non, que l’on tienne la grosse plantade d’un artiste surcoté ou la profession de foi d’un dissident qui clame sa liberté, le résultat est le même : j’ai passé un excellent moment devant Climax. Et se payer une bonne tranche de rire sincère au cinéma, c’est franchement déjà pas mal en terme d’expérience, non ? 

Dolores

Critique en duo – Matar a Dios

MATAR A DIOS

Dolores : Quel film surprenant, atypique et original que voilà ! Matar a Dios nous a beaucoup surprises dans ses exigences tant scénaristiques que graphiques. Tourné avec un budget dérisoire, le film est superbe, avec une introduction à la plastique lynchienne irréprochable. Pour des soucis d’économie, le film est un quasi huis clos (à l’exception de la scène d’introduction) où chaque détail est soigné, léché, pour offrir le meilleur résultat possible au niveau de l’ambiance avec les contraintes budgétaires imposées. Pari réussi ! Quand on sait que le tournage s’est déroulé en deux semaines, il y a de quoi être fortement impressionné !

Stella : J’ai été très étonnée d’apprendre qu’il s’agit du tout premier long métrage de Caye Casas comme d’Albert Pintó. Leur rigueur technique est bluffante, tant au niveau des mouvements de caméra que des décors ou de la direction d’acteurs. Chose rare pour un premier long, le film parvient à être original tout en restant cohérent : on a affaire à un mélange de film noir et de drame qui, pour moi, a très bien fonctionné à l’écran.


Dolores : Caye Casas nous a dit que le film faisait actuellement la tournée des festivals, et qu’il n’avait pas de distributeur en France. Ce qui signifie probablement aucune sortie en salle de prévue pour 2018… C’est bien dommage, et je sais pas ce que tu en penses, mais j’espère qu’une société de distribution le repérera quelque part autour du globe même pour une sortie DVD car c’est un film que j’aimerais posséder dans ma collection ! 

Stella : Tout à fait, il ne faut pas que les gens passent à côté de ce film ! Je pense que le côté satirique pourrait vraiment plaire, ainsi qu’une dimension assez inattendue qui se dévoile au cours du film et qu’on ne soupçonne pas dans la bande-annonce… Une de mes meilleures soirées de ce festival !

Dolores : La rencontre avec Caye Casas était d’ailleurs très agréable. Drôle et naturel, il donnait vraiment envie d’en savoir plus sur le film, et avait l’air d’attiser notre curiosité avec énormément d’anecdotes, de détails… C’est agréable de rencontrer l’auteur derrière une œuvre qui nous a plu, et de voir combien il a pensé lui-même tous les détails qui nous ont charmées. On dirait que rien n’a été laissé au hasard dans Matar a Dios, et cette sensation de maîtrise totale est vraiment agréable. Il était tellement à l’aise lors de la rencontre qu’on aurait presque dit que c’était lui qui était en demande de nous rencontrer, et qu’on lui rendait presque une faveur ! 

Stella : À un moment, il a même fait un petit sondage dans la salle pour connaître notre personnage préféré ! C’est rare, un tel échange à double sens entre le public et le réalisateur. S’il était assez évasif quand on lui posait des questions sur les dernières minutes du film, qui donnent à réfléchir, je pense qu’effectivement il avait sa propre réponse en tête. Simplement, il était très curieux de notre ressenti à nous, le public, et ne voulait pas nous “fermer des portes” en nous expliquant trop de choses…


Dolores : Au-delà de son esthétique irréprochable, Matar a Dios est aussi un film avec un déroulement très surprenant. Les espagnols sont excellents en général dans le mélange des genres, surtout dans le tragi-comique. Ce film ne fait pas exception, dans son humour absurde qui n’est pas sans rappeler les Frères Coen ou Terry Gilliam dont Caye Casas reconnaît d’ailleurs volontiers l’influence… On rit très franchement des blagues lourdingues de Carlos, ou de l’absurdité de la situation dans laquelle sont enfermés les quatre personnages. Et cinq minutes après, on a une scène d’une violence inouïe, ou d’une tristesse incroyable, qui reste elle aussi extrêmement bien réalisée ! Une jolie prouesse dans le ton d’écriture qui arrive très progressivement dans le film, il me semble que tu as d’ailleurs beaucoup aimé cet aspect du film… 

Stella : C’est vrai ! Je t’avoue qu’au début j’étais un peu sceptique quant à l’aspect burlesque du film. Les acteurs ont un jeu très théâtral auquel je suis peu habituée au cinéma. La mise en scène en elle-même fait très “parodie”, et peut paraître un peu lourde. Il y a d’abord cette maison, plus sinistre tu meurs… C’est une vieille demeure de campagne mal éclairée, avec des animaux empaillés dans tous les coins et des peluches dignes de Chucky. Le personnage de Dieu, qui est censé être un être impitoyable, est aussi un alcoolique en jogging assez ridicule (qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler Benoît Poelvoorde dans Le Tout Nouveau Testament…). Mais cette lourdeur se transforme vite en hilarité, au fur et à mesure que la parodie s’assume, et je me suis vraiment prise au jeu. Et puis, comme tu l’as dit, le film développe en parallèle des questionnements plus sérieux, et on sort petit à petit du burlesque pour aller vers une dimension beaucoup plus émotionnelle, à laquelle je ne m’attendais pas, et qui tient grandement à la finesse d’écriture des personnages, qui ont plus en eux que ce que l’on s’imagine. Le film évoque avec justesse des sujets tels que la religion, les relations conjugales, le suicide…

Dolores : Pour finir sur une note un peu plus joyeuse, j’aimerais souligner un dernier aspect réussi dans le film : le jeu d’acteur. Chaque personnage du film est en effet très touchant car profondément humain dans ses bassesses, ses faiblesses et aussi ses moments de grâce. Cette réussite ne serait pas possible sans l’interprétation excellente de chaque acteur. Eduardo Antuña incarne Carlos, un gros beauf macho profondément gentil, amoureux et tendre dans le fond. David Pareja incarne le rôle d’un jeune homme profondément dépressif mais aussi lucide, intelligent et calme. Boris Ruiz, dans le rôle du grand-père malade est touchant et sympathique mais se révèle profondément égoïste dans ses choix. Même Ana, incarnée par Itziar Castro, que l’on pourrait croire parfaite, est en fait infidèle et lâche… Caye Casas nous a révélé être un grand fan de ces acteurs, qui sont souvent relégués dans des seconds rôles en Espagne. Il voulait ici leur donner l’occasion de prouver ce dont ils étaient capables, et ils ont été à la hauteur de l’exercice !


Dans un autre registre aussi, quel plaisir de voir enfin une femme ronde à l’écran qui n’est jamais réduite à son physique ou moquée à cause de son surpoids. Vu que le film est une comédie, on aurait pourtant pu s’y attendre. L’actrice elle-même a été surprise car en 20 ans de carrière jamais elle ne s’est vue proposer un rôle où son physique n’était pas évoqué. Un aspect que Caye Casas  a expliqué très simplement à Toulouse : “ les gens gros existent dans la vie, il en faut sur les écrans, et Itziar Castro est une actrice excellente qui mérite une meilleure visibilité.” Le simple fait que l’on pose une question sur ce personnage prouve qu’il y a, selon lui, un gros problème de diversité et de représentation au cinéma… Si les créateurs eux-mêmes s’en rendent compte, on ne peut que dire Amen ! 

Stella : Une raison de plus pour souhaiter à ce film toute la reconnaissance qu’il mérite. 

Une discussion entre Dolores et Stella 

La Douleur d’Emmanuel Finkiel

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Une adaptation ratée

Emmanuel Finkiel signe l’adaptation du roman éponyme de Marguerite Duras, femme de lettres très importante durant toute la seconde moitié du XXe siècle et dont les oeuvres à la fois romanesques et cinématographiques suscitent encore aujourd’hui un intérêt particulier. Alors quoi de mieux pour découvrir ou redécouvrir cette personnalité notable que de courir voir ce nouveau film, plutôt alléchant à vision des premières images de la bande-annonce. Duras est ici incarnée par Mélanie Thierry qui sort un peu de l’ombre avec ce premier rôle prestigieux. Verdict ?

Marguerite Duras – tous droits réservés
Mélanie Thierry – tous droits réservés

Énorme déception. La Douleur est un film qui manque cruellement de poésie et d’émotions, un broyage de mots qui veulent se la jouer “intellos” mais qui sonnent creux, tout cela recouvert par un jeu d’acteurs médiocre. 

On montrerait ce film à une classe de lycéens qui étudient Marguerite Duras pour le Bac, ils en feraient une crise de découragement. Nombreux sont pourtant les éléments intéressants à aborder dans une perspective pédagogique. Tout d’abord le rapport à l’Histoire, le contexte d’après-guerre, Paris sous la libération, les déportés juifs qui reviennent des camps, puis ce personnage, cette figure de femme dans l’attente de son mari qui ne lui a pas encore été rendu. Cette femme, semblable à tant d’autres, toutes ayant ce sentiment de désolation partagé, cette incertitude et cet espoir face à une réunion avec l’être aimé qui n’aura peut-être jamais lieu. La confusion de tous ces français de 1945, pris entre le soulagement de la guerre qui prend fin et la peur de ne jamais revoir certains proches. Des personnages forts, une époque riche en mémoire, un livre, des mots, une figure féministe. Tout est matière pour faire une adaptation à  ranger sur l’étagère des petits chefs-d’œuvre du cinéma français.

Mais Emmanuel Finkiel échoue lamentablement. Mélanie Thierry porte à bout de bras frêles ce personnage trop grand pour elle, pas aidée par les rôles masculins qui l’entourent avec un Benoît Magimel grassouillet (snif, il était si beau dans Les Petits Mouchoirs) et un Benjamin Biolay fidèle à lui-même dans sa mélancolie accablante. 

Ce n’est plus un film sur l’attente, ni même sur l’absence, mais uniquement sur l’ennui.

Confusion grossière entre “l’attente” et “l’ennui”

Nous avons conscience que la narration durassienne a plutôt tendance à être dramatique qu’épique. C’est ainsi que les dialogues l’emportent, abstraits, absurdes, métaphoriques, emplis de suggestions implicites, une sorte de “prose moderne”. Ils cherchent à prendre la place que l’action abandonne. Marguerite Duras souhaite avant tout souligner les aléas de la condition humaine dans des romans où “rien ne se passe”. La mise en scène de Finkiel peine à retranscrire cette volonté même, ce style rhétorique de l’écrivain et c’est en grande partie à cause de cela que le film s’écroule. Ne se réduisant plus qu’à l’aspect littéraire du roman, le réalisateur manque cruellement d’originalité quant à l’esthétique même de son film, faisant des choix de mise en scène qui fonctionnent mal et sont parfois aberrants (comme cette lampe qui s’allume toute seule en plein milieu d’une conversation entre deux personnages).

L’attente, ce n’est pas du vide, ce ne sont pas deux tasses posées sur le rebord d’une table, cadrées pendant de longues secondes, ce n’est pas regarder par une fenêtre pendant des heures à attendre que les saisons passent, on préfère lire Madame Bovary dans ce cas-là, œuvre prodigieuse du grand Flaubert sur une femme qui s’ennuie.

L’attente, ce n’est pas du flou, tout le temps, partout, qui étouffe les personnages, ce n’est pas des dialogues incompréhensibles (les acteurs pourraient au moins faire l’effort d’articuler) autour de quelques verres de vins et de cigarettes entassées dans un cendrier crasseux, ce n’est pas faire du vélo seule dans les rues désertées de Paris sous la menace de la bombe pour se sentir soi-disant “vivante dans la mort”. Le texte durassien perd tout son charme et sa force tellement il est mal mis en avant (en étant récité par l’actrice principale), envoyé par interstices à la figure du spectateur qui n’en saisit plus le sens et en fait une overdose.

L’attente n’est pas synonyme d’ennui. L’absence ne doit pas être uniquement un trou béant dans l’existence, elle n’est pas nécessairement solliciteuse de larmes à n’en plus pouvoir pisser, ce n’est pas s’affamer comme le fait Marguerite pour ressentir le vide à l’intérieur au même niveau qu’à l’extérieur. 

L’absence, c’est aussi parvenir à la combler, c’est aussi un combat mené pour trouver la vérité. C’est la détermination plutôt que l’apitoiement sur soi. La victimisation permanente du personnage est insoutenable pour le spectateur qui n’a qu’une envie : traverser l’écran pour aller la secouer un bon coup. L’image d’une femme forte passe automatiquement au rang de petite fille capricieuse. Elle se contemple dans sa solitude, l’action arrive ou n’arrive pas, on dirait qu’elle s’en moque après tout. Son double apparaît devant elle, mais lui est égal en tous points. Même ce parti pris du réalisateur d’établir une légère schizophrénie chez le personnage est maladroite et n’a dès lors aucun intérêt, si ce n’est de rajouter encore et toujours des plans longs, larges, d’une fadeur excessive.   

La musique du film est à la limite du supportable. Ce qu’on en retiendra ce sont des violons qui grincent dans tous les sens tandis que notre héroïne descend péniblement un escalier. On se mord le poing devant un tel manque de subtilité pour créer une quelconque tension . On entend Mélanie Thierry en voix off, beaucoup trop présente d’ailleurs qui récite le texte de Marguerite Duras. Elle dit que “la guerre n’en finissait pas de finir”. Oui, et bien, le film non plus n’en finit pas de finir. Le titre est bien choisi. Un tel visionnage sur une durée de 2h06 est en effet une expérience douloureuse. 

Sur ce, comme “la parole ne sait plus dire ce que les yeux ont vu” (tellement ils se sont ennuyés durant cette séance), je conclurai sur ceci. Réduire Marguerite Duras à ce “navet” cinématographique serait une erreur. Il y a de nombreuses autres façons d’en apprendre sur cette écrivain de génie et même si ce film a plutôt tendance à décourager tout individu d’aller feuilleter un livre de Duras, je vous invite quand même à le faire. Qui sait ? Vous pourriez être agréablement surpris.

Marilou Perreau

The Florida Project, la misère est moins pénible au soleil

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Présenté au Festival de Cannes 2017, The Florida Project, 6ème film réalisé par l’américain Sean Baker, met en scène le quotidien de Moonee, 6 ans. Ses amis, sa mère Halley : tous vivent dans un motel coloré, en Floride, dans la banlieue très pauvre du parc d’attraction Disney World. Ayant très bien été reçu lors de la quinzaine des réalisateurs, The Florida Project est, à mon humble avis, le vrai grand gagnant du Festival de Cannes 2017.

Il s’agit, pour être touché par The Florida Project, d’aimer les films qui vont dépeindre le naturel, la vie telle qu’elle est. Le réalisateur nous invite tout le long du film à partager une tranche de vie d’un ensemble de personnages, mettant ainsi en avant une réelle intention réaliste. Sans être un documentaire, le film dépeint un cadre de vie, s’appuyant sur un réel contraste entre les décors féeriques en carton-pâte et les conditions de vie qui se cachent derrière.

Ce contraste me rappelle énormément la seule œuvre de Baker que j’ai pu voir auparavant, Tangerine (2015), tournée à l’iPhone. Ce film lui aussi mettait en avant des couleurs criardes bien loin de l’univers dépeint, qui montrait l’escapade de prostituées transgenres dans le quartier de Tinseltown à Los Angeles.

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Sean Baker filme les lieux comme un microcosme empli d’histoires. Il y a les enfants, toujours au premier plan, mais leur monde est forcément altéré par des problèmes d’adultes. L’évolution de la relation entre Moonee et sa jeune mère, immature et rebelle, en est le parfait exemple. Halley tente par tous les moyens de subvenir aux besoins de sa fille mais sa fougue indomptable se heurte irrémédiablement à un environnement plus ancré dans le système. Son attitude pourrait être perçue comme irresponsable aux yeux de certains mais c’est sans compter sur l’amour que porte Sean Baker à ses personnages. Il n’y a ici aucun jugement moral, juste l’évocation d’un train de vie différent qui engendre une autre vision de la relation mère-fille. Le réalisateur garde ainsi la bonne distance dans sa manière d’aborder une situation délicate.

Et c’est finalement de cette empathie pour les personnages que naissent les scènes les plus émouvantes. Les acteurs, pour la plupart non-professionnels et recrutés directement dans les banlieues de Floride, ajoutent du réalisme et de la profondeur : le naturel désarmant de la petite Brooklynn Prince, boule d’énergie qui domine un casting de jeunes acteurs tous incroyables, et de Bria Vinaite, la jeune mère de Moonee, donne au film son caractère terriblement attachant. Et il y a aussi Willem Dafoe (son plus beau rôle vu depuis longtemps sur grand écran), le propriétaire du motel, à la fois ange gardien qui veille sur les âmes perdues et figure paternelle de substitution. Un personnage catalyseur qui centralise toute l’humanité du cinéma de Sean Baker.

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Rares sont les films traitant de ce sujet à ne pas tomber dans le misérabilisme. Et c’est bien là le tour de force de The Florida Project : l’objectivité présente tout le long du film permet la chronique de la vie, la vraie, sans concession et sans faux sentiments : quelque chose qui sied très bien à la littérature mais qui est rarement réussi au cinéma. Le film évite les pièges qui l’attendaient les bras grands ouverts.

Narrativement, il réussit à nous étonner à chaque instant jusqu’à cette fin inattendue qui vous laissera, je suis sûre, comme moi, profondément émus.

Abbey

The Shape of Water

(crédit photo : Twentieth Century Fox France)

Alors sur ce coup je m’attaque à du lourd : The Shape of Water de l’adoré Guillermo Del Toro, à l’œuvre des très connus Hellboy (2004) et Hellboy II : Les légions d’or maudites (2008), du moins connu L’échine du diable (2002), du décevant mais néanmoins pas si mauvais Crimson Peak (2015), et du chef d’œuvre Le Labyrinthe de Pan (2006).

Petit point sur notre réalisateur mexicain préféré

Je préfère le dire tout de suite, j’aime beaucoup l’œuvre de Del Toro, je trouve qu’il s’en dégage une dimension toujours enfantine, avec pourtant des aspects à la fois choquants, sombres et mystérieux. Guillermo aime nous parler de l’acceptation ou le rejet d’autrui pour ses différences. Il nous parle aussi de l’enfance, et du fait de grandir. Ses personnages sont souvent des enfants ou des monstres au caractère très têtu (coucou Hellboy).

Alors quand on pense à Del Toro, à quoi pense-t-on ? Aux monstres oui, mais surtout à la qualité graphique de ses films, au traitement de l’image, à la photographie, à la lumière, aux décors, aux costumes, au souci du détail qui nous plongent toujours immédiatement dans l’univers dans lequel le réalisateur souhaite nous amener. C’est chez lui sa plus grande qualité : la mise en scène. Sur ce point Del Toro est irréprochable.

Alors quand j’ai entendu parler de ce dernier film, comme beaucoup d’entre nous, je l’attendais impatiemment. Parce qu’à chaque fois, même si certains de ses films ont pu me décevoir, je passe toujours un bon moment, parce que malgré tout, avec lui, on reste sur du bon film fantastique.

Une réception comme on l’espérait pour Guillermo Del Toro

Quand Del Toro a sorti Crimson Peak, il a n’a pas enchanté tout son public, l’histoire n’était pas tellement bien amenée, des éléments étaient sous-développés, mais les décors et la mise en scène étaient impeccables, il y avait un véritable travail sur la matière, sur le sang et sa couleur. Mais ça n’a pas suffi, il a déçu. Puis cette année on entend parler de son dernier film The shape of Water qui s’est baladé de festival en festival, qui a été acclamé par la critique, il fut qualifié de chef-d’œuvre, il a été nominé dans 7 catégories aux Golden Globes et en a remporté 2 en tant que meilleur réalisateur et meilleure musique de film. Puis les Oscars, nominé dans 13 catégories, et a remporté 4 statuettes pour le meilleur film, les meilleurs décors, la meilleure musique, et le meilleur réalisateur. En France il est enfin sorti le 21 février de cette année 2018. Autant vous dire que je me suis hâté dans les salles obscures pour découvrir le film qui a fait remonter la côte de popularité de notre très cher Guillermo.

(Crédit photo : Jordan Strauss/Invision/AP)

De quoi ça parle ?

Le film se passe aux États-Unis en période de guerre froide et nous raconte l’histoire d’Eliza (interprétée par Sally Hawkins), une jeune femme muette qui vit seule et qui mène une vie routinière. Elle passe chaque jour un peu de temps avec son voisin Giles (incarné par Richard Jenkins), un vieil artiste homosexuel qui peine à trouver du travail. Eliza travaille dans un laboratoire comme agent d’entretien et est accompagnée de sa collègue Zelda (ici jouée par Octavia Spencer) une femme afro-américaine qui parle pour deux. C’est dans ce laboratoire qu’Eliza va faire la découverte d’un monstre humanoïde amphibien, ramené de l’Amérique du Sud par l’antagoniste Strickland, un homme avec de noirs démons, imbu de lui-même et macho. Eliza va un jour faire la rencontre de cet être surnaturel, va apprendre à communiquer avec lui grâce au langage des signes et les deux êtres vont finir par tomber amoureux. La bête allant se faire tuer, Eliza décide d’agir avec Giles pour la faire s’évader du laboratoire afin de la mettre hors des mains de Strickland.

Un film très influencé

La manière dont commence le récit rappelle beaucoup Le Labyrinthe de Pan. On entend la voix d’un narrateur qui nous raconte un conte de fée, ça permet d’introduire le récit et de nous faire accepter le côté surnaturel du film. Puis on enchaîne sur une séquence du quotidien d’Eliza d’abord montrée entièrement puis montrée par un montage rapide pour indiquer la répétition des événements. Et c’est durant cette séquence que l’on apprend à connaître notre personnage. Elle évolue dans un environnement qui n’est pas sans rappeler les films de Jean-Pierre Jeunet avec ses décors à la fois pittoresques et fascinants. Les teintes monochromes bleues, vertes et ambrées des images, la musique d’Alexandre Desplat qui rappelle par moments celle de Yann Tiersen sur Le fabuleux destin d’Amélie Poulain (2001) de Jean-Pierre Jeunet. Il faut dire que même le personnage d’Eliza nous fait beaucoup penser à Amélie. D’ailleurs cette ressemblance frappante a provoqué l’agacement de Jeunet à l’égard de Del Toro qui va jusqu’à parler de plagiat pour certaines scènes. Bien sûr, la musique de Desplat sur ce film possède une identité qui lui est propre et qui vient servir le film à merveille. La musique sait rester à sa place, elle nous marque mais ne nous sort pas de l’histoire, au contraire, elle nous y fait rentrer directement. On ressent un véritable travail et une véritable maîtrise de Desplat sur cette œuvre. La musique se base évidemment sur la thématique de l’eau, particulièrement sur son aspect le plus romantique et délicat qui soit. S’il y a bien un Oscar que ce film mérite c’est pour sa musique, on ne peut le nier.

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(Crédit : Twentieth Century Fox)

Les décors

Bon il y aussi l’Oscar des meilleurs décors qui est amplement mérité. Mais comme à son habitude Del Toro ne lésine pas sur les moyens, on sent que l’utilisation de la création numérique voulait être limitée un maximum et ça fait plaisir à voir. Les décors du films font preuve d’un véritable réalisme, et encore une fois, ils ne sont pas seulement là pour faire joli, il y a un vrai travail de mise en scène, une utilisation du décor dans le cadrage pour signifier une personnalité ou l’état d’esprit d’un personnage. Et c’est si finement bien amené que ce genre d’informations entre en nous inconsciemment.

Le scénario

C’est ici que le bât blesse. Autant on ressent un réel travail sur la mise en scène, autant le scénario lui, frôle parfois l’absurde ou ne développe pas suffisamment certains aspects de l’histoire qui non seulement mériteraient de l’être, mais en plus nous permettraient de nous soucier de la relation entre les personnages qui va être mise à mal dans la suite du film. Le vrai soucis est que le film arrive à traîner en longueur sans jamais bien développer ses personnages avec un troisième acte d’une rapidité fulgurante. On a presque l’impression que le film souhaite en finir au plus vite. Le film qui pourtant est censé porter sur l’amour entre un monstre et une humaine un peu comme un La Belle et la Bête revisité, n’arrive pas à nous émouvoir plus que ça.

 « L’eau prend la forme de son contenant, mais malgré son apparente inertie, il s’agit de la force la plus puissante et la plus malléable de l’univers. N’est-ce pas également le cas de l’amour ? Car quelle que soit la forme que prend l’objet de notre flamme – homme, femme ou créature –, l’amour s’y adapte. »

Guillermo Del Toro

Il y a en effet beaucoup d’aspects poétiques à l’histoire ainsi qu’un message simple et fort. Mais le comprendre ne suffit pas à nous émouvoir et nous soucier de ce qui se passe à l’image. Et ce manque d’implication est dû au fait que les scènes où Eliza et le monstre aquatique apprennent à faire connaissance sont passées en accéléré, et nous laissent donc en dehors de tout ça puisque racontées comme si ça n’était pas important. Sauf que pour une relation qui plus est amoureuse, chaque détail de la rencontre et de la découverte de l’autre est important et aide à l’attachement. Le monstre n’a pas de nom, ce qui rend difficile l’identification, et il reste mystérieux quant à ses intentions. Ou bien ses intentions ne sont que d’aimer (et ce sous tous ses aspects) Eliza.

L’histoire reste également d’un classicisme ennuyeux, les personnages sont très manichéens, Strickland N’EST PAS GENTIL. Il est exécrable dans le moindre de ses faits et gestes, on nous montre sa vie de famille pour nous dire que même avec sa famille il est pas si sympa. Alors qu’il aurait été plus intéressant de nous montrer un personnage aux deux facettes, un être humain en fait. Ici nous n’avons pas droit au double jeu, le monstre est plus humain que l’humain et inversement, c’est tout. Les seuls humains qui ont bon cœur et de nobles intentions dans ce film sont les rejetés de la société. On oublierait presque que nous possédons tous autant que nous sommes une part de bien et de mal en nous.

Je suis à la fois très heureux et déçu. Heureux de voir Del Toro recevoir des récompenses dans autant de festivals, heureux de voir que c’est pour du film fantastique. Mais je suis déçu de voir que c’est pour un film qui selon moi n’est clairement pas à la hauteur du Labyrinthe de Pan qui arrivait à nous toucher, qui savait exploiter son contexte politique et faire des personnages « gris » plutôt que noirs ou blancs. J’ai néanmoins passé un très bon moment devant ce film, mais méritait-il tout cet engouement et adulation? J’en doute fort.

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Loïc

Lady Bird, écrit et réalisé par Greta Gerwig (2018)

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Entre un père bienveillant mais dépressif, un frère indifférent et une mère stricte et terre à terre, Christine est en pleine crise d’adolescence. Elle revendique presque arrogamment une certaine supériorité, en tout cas elle veut être considérée différemment. Elle se donne alors un surnom : Lady Bird (coccinelle en anglais, d’où les cheveux rouges).

Malgré une famille aux revenus très modestes, Christine a un objectif bien défini : celui de quitter enfin sa petite ville de Californie (Sacramento) et d’intégrer une université prestigieuse à New York. Mais le système américain est injuste et sévère et ne permet qu’aux élèves brillants d’acquérir une bourse qui permet de faire des études après le lycée. Et parfois même grâce à une bourse, les coûts des universités dans une ville comme New York sont peu accessibles pour une famille de la classe moyenne.

Christine est envieuse de ceux qui ont de l’argent. Elle parvient à s’intégrer au monde des riches par différents moyens, que ce soit en sortant avec un garçon de son cours de théâtre ou en appréciant hypocritement l’une de ses camarades insupportable. Elle se détachera peu à peu de sa famille, entretenant avec sa mère des rapports difficiles.

Mêlant espoir et convictions, religion et sexualité, humour et émotions, Lady Bird est une jolie réussite. C’est le premier film en solo de Greta Gerwig, après un long métrage indépendant, Nights and Weekends, co-réalisé avec Joe Swanberg en 2008.

Se plaçant derrière la caméra, l’actrice de Greenberg (Noah Baumbach, 2010) ou de To Rome with Love (Woody Allen, 2012) nous prouve ses talents de scénariste et réalisatrice.

La performance de Saoirse Ronan est parfaite, fidèle et juste dans la peau de personnages d’adolescentes déjà abordés dans The Lovely Bones (Peter Jackson, 2009) ou bien l’excellent How I live Now (Kevin Macdonald, 2013). 

On retiendra aussi l’agréable découverte du jeune acteur Timothée Chalamet, révélé dans Call Me By Your Name de Luca Guadagnino (2017).

De gauche à droite, Timothée Chalamet, Saoirse Ronan et Greta Gerwig
https://noticias.bol.uol.com.br/ultimas-noticias/entretenimento/2018/01/29/diretora-indicada-ao-oscar-aconselhou-ator-sobre-como-lidar-com-woody-allen.htm

Un excellent teenage movie

Dans la lignée de The Perks of Being a Wallflower (Stephen Chbosky, 2012), avec une touche de Skins, la série populaire britannique (2007-2013), Lady Bird est un film sur l’adolescence et sur les doutes et la crise identitaire que cette période de la vie apporte. Mais là où Lady Bird est surprenant, c’est qu’il parvient à la fois à toucher le public des 14-17 ans mais aussi les adultes. Les rapports familiaux sont d’une sincérité particulière et chaque personnage nous touche dans ce qu’il a à raconter ou dans ce qu’il ressent. Ainsi, le personnage de Christine est aussi bien développé que celui de sa mère par exemple, interprétée par Laurie Metcalf. De même aussi pour le petit ami de Christine au début du film ou bien sa meilleure amie, Julie, adorable et timide, qui contrebalance parfaitement avec le caractère fort et présomptueux de Christine. Les personnages secondaires ont la même importance que le personnage principal et c’est une forme d’écriture du personnage qui se fait rare et qui est tout à fait épatante.

https://www.traileraddict.com/lady-bird/red-band-tv-spot-playgirl

Religion et sexualité croisent humour et légèreté

Christine est élève dans un lycée privé chrétien. Uniforme obligatoire et messe avant les cours, on pourrait croire que le film s’embarque dans une ambiance lourde et protocolaire. Mais loin de vouloir montrer ce côté rigide et puritain, le film aborde plutôt la religion avec désinvolture et audace, semblable en tous points à la personnalité du personnage principal. Christine sèche les cours, fume, mange des hosties comme des chips directement dans le bocal et n’hésite pas à faire des blagues aux bonnes sœurs (l’épisode de la voiture par exemple). Mais cela sans pour autant renier sa foi. Ce qu’elle désire simplement, c’est qu’on lui foute la paix et la religion est pour elle trop cantonnée dans des principes qui la dépassent. L’humour prend le dessus grâce à des dialogues percutants, énoncés sans retenue, construits au gré des impulsions et des humeurs de Christine.

L’adolescence, c’est aussi le moment des premiers amours, des premiers rapports et souvent des premières déceptions. Christine expérimente tout cela avec la naïveté des jeunes filles de son âge, contrairement à ce qu’elle veut laisser paraître. Dès que la sexualité est abordée, le spectateur n’est pas à l’abri d’entendre une réplique tranchante qui romprait avec la nervosité ambiante. La réalisatrice relâche toute pression à la fois chez le personnage et chez le spectateur en ayant recours au comique de situation.

Les séquences s’enchaînent ainsi, toutes plus décalées les unes que les autres comme par exemple, Christine qui saute de la voiture en marche juste parce qu’elle en a marre que sa mère lui fasse la morale, ou bien les cours de comédie musicale qui sont donnés par le coach sportif du lycée. Le film nous amuse continuellement et nous porte ainsi vers le « grand final », là où l’émotion prend le dessus et que tout redevient réel et bouleversant.

http://www.latimes.com/entertainment/movies/la-ca-mn-timothee-chalamet-call-me-by-your-name-20171116-story.html

Une plongée émotionnelle dans le monde adulte

Un film sur l’adolescence engendre forcément la volonté de raconter le passage de l’enfance à l’âge adulte. Christine est tiraillée entre ses ambitions, ce qu’elle veut devenir et ce qu’elle est dans la mesure de réaliser par ses faibles moyens. Sa mère est un obstacle, beaucoup trop mêlée à la réalité des choses et du monde pour envisager les lubies et les rêves de sa fille. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si la réalisatrice a choisi que la mère soit médecin, métaphore intelligente pour souligner le côté très « concret » du rapport au travail et à la vie en général qui ne laisse pas place aux rêves et aux idéaux hors de portée.

Mais Christine lui tient tête. Même si elle n’a pas entièrement conscience de ce qu’elle veut (qui peut savoir cela à 17 ans ?), elle sait ce qu’elle ne veut pas. Elle ne supporte pas l’idée de ne pas partir loin de cette ville qu’elle a toujours connue. L’envie d’ailleurs est trop grande, la curiosité est trop forte. Elle ne peut se résigner à aller dans une université à seulement quelques kilomètres de là où vit sa famille. Elle veut partir pour pouvoir leur prouver qu’elle peut se débrouiller seule. C’est une forme de reconnaissance et de confiance qu’elle cherche, auprès de sa mère surtout. Le film est prodigieux car il arrive à montrer, avec la sincérité de jeu de Saoirse Ronan, une confiance en soi qui ne peut être qu’inspirante auprès des jeunes générations. Et à la fois, il manifeste le point de vue de la mère qui a peur de laisser partir sa fille, de la laisser être livrée à elle-même dans une des plus grandes villes du monde, de réaliser qu’elle n’a plus besoin d’elle après tout.

http://www.leedsinspired.co.uk/events/lady-bird

Des personnages secondaires touchants, une mise en scène intelligente et drôle, un premier rôle féminin qui mérite sa nomination aux Oscars…

Lady Bird est un film à ne pas manquer si vous aimez être baignés dans la culture américaine dans ce qu’elle a de plus authentique et attrayante. On en ressort bouleversés et attendris.

Un feel good movie, tout simplement.

Marilou Perreau

The Killing of a sacred deer… et autres bizarreries de Yorgos Lanthimos

Alors que The Lobster (2015) m’avait mis une claque cinématographique monumentale, The Killing of a sacred deer (2017) m’a plutôt retourné le cerveau de manière horizontalement perpendiculaire. Il faut l’avouer, le film n’est pas le long-métrage le plus joyeux que l’on ait pu voir en 2017 et bien qu’il soit catégorisé comme un « drama / horror movie », on devrait plutôt parler d’un « drama psychologique » voire psychanalytique. En résumé (et sans spoiler), c’est l’histoire d’un jeune garçon, Martin, qui entretient une relation « père-fils » avec le chirurgien qui a opéré son père, à présent décédé. Martin va s’insinuer de plus en plus dans la vie du médecin et… ben, je ne vous dis pas la fin mais je peux affirmer sans trop vous surprendre que ça part en cacahuète.

The Lobster, ou « Le homard », pour le titre français, était déjà une expérience à part entière, de par l’univers dans lequel le malaise, dû à des relations humaines et sociales complètement froides et dénuées d’ambiguïté, règne en maître. On nous présente une histoire d’amour très loin du « fleur bleue » réservé aux comédies romantiques, avec ici un rapport cru à la sexualité et un détachement de toutes les émotions qui pourraient entrer en ligne de compte. Ces relations déstabilisantes sont un élément récurrent du réalisateur. On retrouve ainsi la banalisation de l’acte sexuel comme monnaie d’échange dans son film Canine (2009), dans lequel trois enfants sont maintenus enfermés chez eux par des parents qui leur mentent sur le monde extérieur et leur refusent la moindre sortie en dehors des murs de la propriété tant qu’ils n’ont pas perdu leurs canines. Pour The Killing of a Sacred Deer, on peut voir que, tout en étant différent, le film pourrait se concevoir comme la suite de la réflexion de Yorgos Lanthimos sur les relations humaines et la construction familiale débutée par les films précédents.

Les films du cinéaste sont construits presque comme des contes, qui nous apprennent l’importance des choix et de la liberté d’exprimer nos émotions, aussi étranges soient-elles. Ses personnages n’en expriment que très peu et c’est bien ce qui les mène à leur perte généralement. Ce refoulement émotionnel s’accompagne d’un refus du réalisateur du tapis musical, préférant favoriser le silence et l’accentuation de certains instruments seuls, grinçant ou vibrant à des moments précis, afin d’appuyer le sentiment de gêne qui grandit, grandit et grandit encore sans pour autant que l’on ne puisse s’empêcher de trouver l’expérience fascinante bien que perturbante.

Enfin, comment ne pas mentionner l’incroyable précision des décors et de la mise en scène présents dans tous les films du réalisateur. Cette construction d’un monde où tout est froid et rangé et qui pourtant paraît déstabilisé et bancal. Un monde construit dans les règles et la symétrie, oui, mais dans lequel les personnages se sentent décalés, bien que, si l’on y regarde de plus près, on se rend compte qu’ils correspondent entièrement à l’univers dans lequel ils sont plongés. Rien que la manière dont les objets, les lieux et les acteurs sont cadrés nous donne cette sensation de bug dans la matrice. Cette impression d’extrême bizarrerie mais qui reste logique, cohérente et qui apparaît parfaitement juste.

Le génie chez ce réalisateur, ce sont bien les niveaux de lecture que l’on trouve dans ses films et qui fait que l’on pourrait les analyser d’une dizaine de façons différentes. En cela, les films de Yorgos Lanthimos sont un peu comme des rêves dans lesquels ils se passent des événements anormaux mais qui vous paraissent complètement plausibles et mis à la bonne place tant que vous êtes endormis. Ce n’est qu’au moment où vous vous réveillez et que vous analysez votre vision (ici le film) que l’étrangeté de l’atmosphère, et des éléments qui la composent, vous apparaît.

Crédit : Allociné
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Crédit : MovieTvTechGeeks
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BLACK MIRROR – SAISON 4

Netflix nous offre enfin 6 nouveaux épisodes de la série britannique tant appréciée qu’est Black Mirror. La question étant, est-ce qu’ils valaient le coup d’œil ?

Et bien ma réponse est OUI. Les derniers moyens-métrages de la série sont plus que satisfaisants, surtout après toutes les histoires qui nous ont déjà été contées dans les épisodes précédents. On avait peur de se lasser, de revoir les mêmes thématiques et de ne plus être surpris. Et bien, c’est tout le contraire. Ces nouveaux épisodes sont toujours ancrés dans un même objectif, celui de mettre en place une anthologie dystopique partagée entre science-fiction et thriller psychologique. Évoquant toujours l’aspect des nouvelles technologies tout en faisant une satire de la société, les nouveaux scénarios de Black Mirror, dans la saison 4, étendent leur discours.

Loin de se vouloir purement philosophiques et ennuyeux, les nouveaux récits de Black Mirror ont décidé, cette fois-ci, de mettre en avant le phénomène de la conscience chez l’être humain avec une démarche qui ferait pâlir les écrits de Freud ou de Descartes.

Comment l’Homme, enfermé dans un univers futuriste érigé par des machines, sera-t-il amené à agir face aux autres ? Comment résister à un monde virtuel qui devient de plus en plus attrayant ? Comment faire la part entre le réel et les jeux vidéo ? Comment l’évolution de la médecine va-t-elle influer sur les capacités du cerveau ? Quelles pourraient être les expériences menées sur le fonctionnement neuronal de l’être humain dans un avenir qui paraît si proche ?

L’objectif de la série est de répondre à tout cela. Les épisodes traitent toutes ces questions en faisant recours à l’exagération. En allant au bout des choses sans avoir peur de choquer, on nous montre ce qui serait susceptible d’arriver de pire si on continue sur cette avancée technologique. Serait-il naïf de croire à de la fiction ? Et bien pas tellement. D’autant plus que les épisodes de Black Mirror sont assez convaincants. Et c’est pour cela qu’on adore.

Perturbants, complètement hallucinants parfois, certains projets scientifiques évoqués dans les épisodes de la série nous font sérieusement douter de l’avenir de notre société et du monde en général.

Les moyens-métrages de Black Mirror veulent plonger le spectateur dans un état de malaise, de dégoût, voir parfois même de jouissance sadique. On assiste en effet à de réelles tortures psychologiques, voire physiques destinées à un public averti. Bien que très différents les uns des autres, ils se rejoignent dans un message commun : celui de dresser une certaine morale face au pouvoir qu’exercent les nouvelles technologies et les jeux vidéo sur les individus de notre société.

Les fins des épisodes sont toutes plus stupéfiantes et accablantes les unes que les autres (à l’exception du happy end dans l’épisode n°4 qui laisse libre court à l’interprétation).

L’action se déroulant dans des décors différents à chaque fois, on ne peut pas empêcher le curseur de la souris de cliquer sur l’épisode suivant. On passe en effet d’un vaisseau kitsch dans un univers intergalactique (clin d’œil évident à Star Trek) aux paysages enneigés de l’Islande, en passant par un milieu rural apocalyptique (filmé d’ailleurs en noir et blanc, parti pris esthétique inédit dans la série), pour finir dans un musée perdu sur le bord d’une route dans un désert d’Amérique.

Dans la saison 4, les personnages sont en quelque sorte victimes d’une torture psychologique. Ils ne meurent pas, du moins pas mentalement. La mort devrait être le point de fin et la possibilité d’inscrire une morale bien ficelée qui clôt le débat. Le fait qu’on ne voit pas les personnages mourir accentue le malaise chez le spectateur. Tout bascule. Le corps peut mourir mais pas l’esprit. 

Des scénarios cohérents, des personnages bien écrits et parfaitement interprétés, des mises en scènes variées, originales, avec une esthétique travaillée et particulière à chaque fois (l’épisode nommé Arkangel a été réalisé par Jodie Foster par exemple), des images violentes qui restent longtemps en mémoire, des sujets perturbants qui poussent à la réflexion, Black Mirror réunit les ingrédients parfaits pour concocter une bonne série comme on les aime.

Un seul point négatif cependant en ce qui concerne cette quatrième saison de Black Mirror…  C’est bien trop court ! Espérons au moins 8 épisodes pour la prochaine saison. On croise les doigts.

Marilou Perreau

Abracadabra de Pablo Berger, 2017

Quel film étrange qu’Abracadabra ! Le pitch de ce film de Pablo Berger, présenté dans la section Panorama de Cinespaña, est pourtant est assez banal : un mari macho se voit transformé du jour au lendemain en mari modèle à la suite du spectacle d’hypnose d’un magicien. Si telle est la promesse de la bande-annonce, rien ne me préparait à ce qui allait se passer ensuite…

Source : Telerama

Je ne dévoilerai pas grand-chose de l’intrigue, qui serait de toute manière trop foutraque à raconter. Il vaut mieux voir par soi-même la cascade de rebondissements qui s’enchaînent de manière totalement imprévisible et incroyable. Au cours du visionnage, le film prend des teintes très différentes, si bien que l’on obtient un genre d’œuvre hybride qu’il est impossible de rentrer dans une case.

On est jamais trop sûrs d’être dans une comédie. Le machisme, déjà, est un sujet qui dans le film fait rire autant qu’il glace. Carlos, le mari est une caricature du beauf qui ne vit que pour regarder le foot une bière à la main. La déception grandissante de sa femme et de sa fille, ses crises de rage, ses jalousies, tout est ici raconté de façon extrêmement burlesque, si bien que l’on se croirait presque dans du théâtre filmé. Puis arrive le moment du spectacle de magie, au cours duquel Carlos se porte volontaire comme cobaye, trop enthousiaste de prouver au public la bêtise des tours du magicien, auxquels il ne croit pas une seconde. A la grande surprise de sa femme, Carlos semble alors se faire envoûter pour de vrai. Mais il éclate soudain de rire et quitte la scène, tout fier d’avoir fait croire que tout cela était sérieux. Nous, les spectateurs, nous sommes fait avoir au même titre que le public. Tout au long du film, on se fera ainsi berner par des personnages qui jouent avec nous, sans jamais savoir si on est dans la farce ou le sérieux.

Tout droit réservé

Le film se dévoile petit à petit à mesure qu’il traverse les genres cinématographiques, nous rendant toujours un peu plus confus sur ce qui est drôle ou affreux, vrai ou faux. De la satire sociale, le film passe au fantastique, puis prend carrément un virage film d’horreur pour enfin flirter du côté du drame sentimental.

La mise en scène est un peu inégale. Elle comporte des moments admirables, dont quelques magnifiques scènes d’horreur qui rappellent Shining de Kubrick  (l’hallucination d’un singe, notamment, ne vous laissera pas indifférents). D’autres séquences, en revanche, sont beaucoup moins maîtrisées : mes yeux se rappellent encore des flashs aveuglants de lumière blanche lors d’une séquence de spiritisme très pénible…

Malgré cela, Abracadabra est une excellente découverte, une pépite absurde qui rappelle un peu le mélange de comique et de glauque de Dans la peau de John Malkovich, de Spike Jonze. À découvrir pour ceux qui aiment être troublés et surpris au cinéma.

Stella

The Lighthouse, un nouveau chef d’oeuvre

The Lighthouse réalisé par Robert Eggers – Avec Robert Pattinson et Willem Dafoe – Production : A24 & New Regency Pictures – Distribution : A 24 et Universal Pictures France

J’attendais ce film avec une appréhension particulière. Une appréhension tout d’abord parce que j’avais adoré The Witch, son précédent (et premier) long métrage, et qu’après avoir signé un tel chef d’oeuvre je me demandais s’il serait capable de renouveler l’exploit. Appréhension ensuite, car au vu de son format long (près de deux heures) et de sa palette d’acteurs réduits, je me demandais si le film n’allait pas virer très vite à la chiantise absolue.

Appréhensions vite neutralisées dès les premières minutes du film. Ce film est sublime et chaque plan respire la précision. Là où The Witch, déjà magnifique, visitait les forêts et travaillait les couleurs, The Ligthouse explore le territoire de la mer dans un magnifique noir et blanc contrasté, tourné en pellicule, excusez du peu. On ausculte dans ce film la relation tendue entre deux gardiens de phare, un ancien (Willem Dafoe) qui doit former un nouveau (Robert Pattinson) et qui vont devoir apprendre à cohabiter dans un environnement hostile pendant un mois avant la prochaine relève.  Allez, confidence pour confidence : The Ligthhouse m’a fait pleurer d’admiration devant tant de perfection visuelle. On est donc loin du film auteuriste chiant que je craignais !

Regardez ça comme c’est beau ! © Universal Pictures France

Ces appréhensions premières ont très vite été remplacées par une nouvelle crainte :  la tension viscérale du film. Si The Lighhouse n’est pas à proprement parler un film d’horreur, l’ambiance pesante, l’angoisse qui ne fait que gagner en ampleur et le noir et blanc contrasté qui intensifie chaque ombre, font que le film se rapproche d’un film d’épouvante. La corne de brume du phare, affreusement flippante, rythme tout le film de manière régulière et ne laisse jamais notre esprit au repos. Les sirènes au cri glaçant sont aussi très réussies, à la fois séduisantes et mortifères, telles que décrites dans les contes de marins. Mention spéciale au jeux terrifiants de Dafoe et Pattinson, qui sombrent petit à petit dans la folie et nous entraînent avec eux. Leurs expressions faciales amplifiées par des noirs et blancs déformant leur faciès leur donnent des mimiques absolument terrifiantes. On est pas loin d’un film d’horreur expressionniste allemand ici ! Les références aux grands noms sont d’ailleurs légion : on passe du Faust à un M le Maudit avec des clin d’œils qui feront plaisir aux plus cinéphiles d’entre vous. 

The Lighthouse ne manque en effet pas de niveaux de lecture, et nécessitera sans doute plusieurs visionnage pour trouver toutes les symboliques convoquées par Robert Eggers. Parmi les lectures évidentes, on retrouvera des références au mythe d’Icare, avec un Pattinson qui se brûle les ailes à la lumière d’un soleil – lanterne de phare, à Prométhée dont le foie est condamné à être mangé par des corbeaux-mouettes, des lectures mythologiques avec un Dafoe hybride, mi Poséidon mi Chronos, et l’indispensable présence des sirènes qui remplacent ici les sorcières de The Witch.

Mais le film possède aussi d’étranges sous entendus homosexuels entre Robert Pattinson et Willem Dafoe, ainsi que tout un rapport au caché, au mensonge et au non dit, qui nous fait nous demander si les personnages ne sombrent pas dans la folie à cause d’une homophobie ambiante et qu’à force de ne pouvoir exprimer qui ils sont réellement, ils se transforment en monstres.. Et je n’ai fait là qu’effleurer la surface de tout ce que le film a à dire, entre ses références visuelles, ses sous entendus, ses références textuelles (de nombreux poèmes viennent rythmer le film)… Quelle richesse et quelle complexité ! Il est bon de voir des films aborder autant de choses et ne pas se révéler entièrement au premier visionnage. J’irais d’ailleurs revoir The Lighthouse avec plaisir lors de sa sortie en salle, et espère être surprise par de nouveaux messages à décoder.

© Universal Pictures France

The Lighthouse est une incontestable réussite. Un film si beau et si profond, porté par des acteurs qui n’ont jamais été aussi bons, et qui réussit en 2019 à dire des choses nouvelles dans un quasi huis clos en noir et blanc, tout en renouvelant les codes du cinéma fantastique auquel il est rattaché, ça tient franchement de l’exploit. Et s’il y a bien un film qui mérite qu’on le qualifie de chef d’œuvre, c’est celui ci. 

Dolores