The Lighthouse, un nouveau chef d’oeuvre

The Lighthouse réalisé par Robert Eggers – Avec Robert Pattinson et Willem Dafoe – Production : A24 & New Regency Pictures – Distribution : A 24 et Universal Pictures France

J’attendais ce film avec une appréhension particulière. Une appréhension tout d’abord parce que j’avais adoré The Witch, son précédent (et premier) long métrage, et qu’après avoir signé un tel chef d’oeuvre je me demandais s’il serait capable de renouveler l’exploit. Appréhension ensuite, car au vu de son format long (près de deux heures) et de sa palette d’acteurs réduits, je me demandais si le film n’allait pas virer très vite à la chiantise absolue.

Appréhensions vite neutralisées dès les premières minutes du film. Ce film est sublime et chaque plan respire la précision. Là où The Witch, déjà magnifique, visitait les forêts et travaillait les couleurs, The Ligthouse explore le territoire de la mer dans un magnifique noir et blanc contrasté, tourné en pellicule, excusez du peu. On ausculte dans ce film la relation tendue entre deux gardiens de phare, un ancien (Willem Dafoe) qui doit former un nouveau (Robert Pattinson) et qui vont devoir apprendre à cohabiter dans un environnement hostile pendant un mois avant la prochaine relève.  Allez, confidence pour confidence : The Ligthhouse m’a fait pleurer d’admiration devant tant de perfection visuelle. On est donc loin du film auteuriste chiant que je craignais !

Regardez ça comme c’est beau ! © Universal Pictures France

Ces appréhensions premières ont très vite été remplacées par une nouvelle crainte :  la tension viscérale du film. Si The Lighhouse n’est pas à proprement parler un film d’horreur, l’ambiance pesante, l’angoisse qui ne fait que gagner en ampleur et le noir et blanc contrasté qui intensifie chaque ombre, font que le film se rapproche d’un film d’épouvante. La corne de brume du phare, affreusement flippante, rythme tout le film de manière régulière et ne laisse jamais notre esprit au repos. Les sirènes au cri glaçant sont aussi très réussies, à la fois séduisantes et mortifères, telles que décrites dans les contes de marins. Mention spéciale au jeux terrifiants de Dafoe et Pattinson, qui sombrent petit à petit dans la folie et nous entraînent avec eux. Leurs expressions faciales amplifiées par des noirs et blancs déformant leur faciès leur donnent des mimiques absolument terrifiantes. On est pas loin d’un film d’horreur expressionniste allemand ici ! Les références aux grands noms sont d’ailleurs légion : on passe du Faust à un M le Maudit avec des clin d’œils qui feront plaisir aux plus cinéphiles d’entre vous. 

The Lighthouse ne manque en effet pas de niveaux de lecture, et nécessitera sans doute plusieurs visionnage pour trouver toutes les symboliques convoquées par Robert Eggers. Parmi les lectures évidentes, on retrouvera des références au mythe d’Icare, avec un Pattinson qui se brûle les ailes à la lumière d’un soleil – lanterne de phare, à Prométhée dont le foie est condamné à être mangé par des corbeaux-mouettes, des lectures mythologiques avec un Dafoe hybride, mi Poséidon mi Chronos, et l’indispensable présence des sirènes qui remplacent ici les sorcières de The Witch.

Mais le film possède aussi d’étranges sous entendus homosexuels entre Robert Pattinson et Willem Dafoe, ainsi que tout un rapport au caché, au mensonge et au non dit, qui nous fait nous demander si les personnages ne sombrent pas dans la folie à cause d’une homophobie ambiante et qu’à force de ne pouvoir exprimer qui ils sont réellement, ils se transforment en monstres.. Et je n’ai fait là qu’effleurer la surface de tout ce que le film a à dire, entre ses références visuelles, ses sous entendus, ses références textuelles (de nombreux poèmes viennent rythmer le film)… Quelle richesse et quelle complexité ! Il est bon de voir des films aborder autant de choses et ne pas se révéler entièrement au premier visionnage. J’irais d’ailleurs revoir The Lighthouse avec plaisir lors de sa sortie en salle, et espère être surprise par de nouveaux messages à décoder.

© Universal Pictures France

The Lighthouse est une incontestable réussite. Un film si beau et si profond, porté par des acteurs qui n’ont jamais été aussi bons, et qui réussit en 2019 à dire des choses nouvelles dans un quasi huis clos en noir et blanc, tout en renouvelant les codes du cinéma fantastique auquel il est rattaché, ça tient franchement de l’exploit. Et s’il y a bien un film qui mérite qu’on le qualifie de chef d’œuvre, c’est celui ci. 

Dolores

Entretien avec Maxime Solito, journaliste et réalisateur Les Cinéphiles

Maxime Solito sur le tournage des Cinéphiles

« Si je te dis cinéma français, tu penses quoi ? …Malade ? » (extrait de Les Cinéphiles)

Premier film de Maxime Solito, Les Cinéphiles (2017) parle des cinéphilies à travers des entretiens croisés de personnalités du cinéma, journalistes, essayistes, cinéphiles et réalisatrices. Produit par crowdfunding, ce documentaire est aussi une charge contre le manque de représentation des minorités et l’absence de films de genre dans le cinéma français récent. À ce titre, il assume totalement son parti pris. Qu’on adhère au propos ou qu’on y soit réfractaire, il n’en reste pas moins que Les Cinéphiles interroge sur certains points aveugles et angles morts de la production française actuelle. Rencontre avec le réalisateur.

Pour voir le film, rendez-vous sur vimeo.

Bande-annonce :

Peux-tu te présenter et parler rapidement de ton parcours ?

Je m’appelle Maxime Solito, j’ai 33 ans, je viens d’une formation cinéma et journalisme, j’ai fait une classe prépa audiovisuel/journalisme, ça a débouché sur une école de cinéma à Paris, qui s’appelle le Conservatoire Libre du Cinéma Français. J’ai fait plusieurs boulots de montage depuis l’adolescence. J’ai un peu vagabondé partout, à 13-14 ans j’ai bossé comme projectionniste. Ça m’intéressait d’avoir cette expérience-là, de savoir ce que c’était. Et puis ça me donnait une excuse toute faite pour voir des films à longueur de journée.

J’ai fait du boulot de montage dès le lycée. À l’époque des TPE, – j’étais déjà très intéressé par la réalisation et le montage et je savais déjà que ma vie ne pouvait tourner qu’autour du cinéma -, j’étais dans une espèce de groupe où personne n’ose parler. Du coup, j’ai dit : « écoutez, moi je fais du montage, je veux me servir des TPE pour faire un film de présentation ». Ça a marché, c’était sur « la représentation de New York dans le cinéma », j’avais parlé de Die Hard 3 (John McTiernan, 1995), X-Men 1 (Bryan Singer, 2000), et j’avais fait un truc sur les comics, j’avais parlé de trucs dont on ne parlait pas à l’époque, genre Watchmen (Alan Moore/Dave Gibbons, 1986)… J’avais parlé du mélange entre les comics et la politique. Je m’intéressais aussi à la politique à ce moment-là, j’étais un petit peu énervé sur les bords assez jeune. Ça fait partie de mon parcours.

Suite à ça, un des profs à ce moment-là m’a branché sur un job de montage pour une association du coin. Je savais alors que si je devais en faire mon métier, il fallait que ce soit de la réalisation ou du montage. Je me voyais pas devenir acteur, parallèlement à ça j’ai fait dix ans de théâtre aussi, j’aimais bien ça. Mais c’était pas pour moi, moi je voulais être derrière la caméra, fabriquer des trucs, monter, écrire.

Après le journalisme s’est rajoutée là-dessus, de l’écriture, j’ai commencé en parallèle à écrire des critiques de films sur internet, sur des forums, des blogs, ça m’a fait repérer par des blogs un peu plus connus qui ont voulu que j’écrive pour eux, de fil en aiguille j’ai assisté à des projections, commencé à faire des « vraies critiques » (j’aime pas trop le terme), et j’ai été repéré par le rédac’ chef de Rockyrama. J’ai dit à moitié en déconnant « j’adore Rockyrama, je peux écrire un article si tu veux un jour », je lui ai envoyé un ou deux brouillons, et donc depuis, je suis officiellement journaliste. Parallèlement à ça, Rockyrama a une boîte de production et il se trouve que Nico Prat a entendu parler des Cinéphiles, il a dit au mec de Rocky, faut que vous voyiez ça… et du coup, maintenant je suis officiellement réalisateur pour Rockyrama.

Le truc bizarre, c’est que finalement c’est Les Cinéphiles que j’ai fait tout seul dans mon coin qui m’a amené à être réalisateur pour Rockyrama. Maintenant, je réalise pour eux des documentaires, des petits reportages à gauche, à droite, et je vais toujours aux projos, ce qui me fait très plaisir parce que comme ça, je peux aller au ciné gratuitement !

J’avais vu en effet que tu écrivais chez Rockyrama et, dans ton film, tu brosses un portrait assez peu reluisant de la presse française, en tout cas en ce qui concerne la pop culture

Ah ouais, ouais, j’en pense beaucoup de mal, je ne m’en cache pas. Avec Rockyrama, c’était assez logique qu’on s’entende sur les mêmes sujets, même si je pense que je suis un peu en marge, à ma façon de… mon côté un peu… comment je pourrais dire… “chieur”. Je pense pas que tous les critiques qui sont spécialisés dans la critique populaire, si tu veux, ou dans le cinéma de genre passent leur journée à se retourner la tête sur des trucs politiques, ou là en ce moment sur le harcèlement sexuel au travail par exemple. On est tous impliqués de différentes façons dans nos trucs mais moi j’ai un petit côté… j’essaie de m’intéresser, d’être éveillé à certains sujets en dehors du cinéma qui, pour moi, sont liés au cinéma parce que pour moi tout est politique et le cinéma fait partie de la politique. Les deux sont liés. J’ai fait un film militant exprès pour mettre un coup de pied dans le sujet et c’est autant l’un que l’autre.

D’ailleurs dans ton film, tu interviewes, en tant que réalisatrices, Emilie Jouvet (ndlr : réalisatrice connue pour ses films queer) et Céline Sciamma (ndlr : réalisatrice de Tomboy en 2011 et Bande de filles en 2014, entre autres), c’est vrai que ce sont quand même des choix, alors je sais pas si c’était volontaire…

C’est fait exprès. Si j’avais pu en avoir d’autres, engagées, extrêmes, radicales, que je connaissais, je l’aurais fait. Vraiment j’ai eu du bol qu’elles disent oui, qu’elles soient à fond derrière le truc, que ça les intéresse. À la base aussi, je devais avoir Virginie Despentes…

Oui, dans le film j’ai vu que tu citais son texte (ndlr : Virginie Despentes a écrit un texte à charge sur la place des femmes dans le cinéma, aussi bien dans les films que dans son industrie) je m’étais posée la question effectivement…

Je lui ai demandé, je suis allé la rencontrer en live, elle était vachement intéressée par le projet, je lui ai dit qu’il y avait Jouvet… en fait, l’idée n’était pas du tout de prendre son texte (qui avait fait un peu de bruit à l’époque, sur les femmes réalisatrices) mais de la faire intervenir sur les mêmes sujets que les autres, pour lui demander, à elle, en tant que non seulement auteure mais aussi réalisatrice (parce qu’elle a réalisé des films), son point de vue sur la place du cinéma du genre. Un peu comme Sciamma, elle est un peu extérieure à tout ça, elle ne fait pas de films de genre, tu vois pas Virginie Despentes réaliser un film d’horreur ou de science-fiction.

Mais quand tu regardes un film comme Baise-moi (Virginie Despentes/Coralie Trinh Thi, 2000) , tu sais que dedans il y a des notions de thriller, il y a des codes de films de genre. Dans King Kong Théorie (Virginie Despentes, 2006), que j’aime beaucoup, elle met une analyse de 20-30 pages sur le King Kong de Peter Jackson (2005), pour expliquer que King Kong est une femelle. C’est super intéressant et elle connaît le cinéma de genre, elle dit pas n’importe quoi dessus, elle a une vraie culture et une vraie passion pour ça. Ç’aurait été super intéressant pour moi de lui poser des questions, par exemple : « on donne un grand budget à Patty Jenkins pour réaliser Wonder Woman (2017), qu’est-ce que vous en pensez ? », il y a plein de questions que j’aurais aimé lui poser, mais finalement ça s’est pas fait .Ç’aurait été logique d’avoir le trio Jouvet-Sciamma-Despentes.

Capture d’écran pour Emilie Jouvet
Céline Sciamma
Virginie Despentes

Si je l’avais connue avant et si j’avais vu le film plus tôt, j’aurais demandé aussi à Julia Ducournau, la réalisatrice de Grave (2016). J’ai eu beaucoup de mal dans mon film à présenter des solutions aux problèmes présentés (représentation des femmes, manque de diversité, manque de films de genre…) et après que j’ai fini le montage du film, j’ai vu Grave. Je me suis dit « merde, je bataille pendant des années pour savoir comment présenter le problème et ce qui pourrait être le début d’une piste de solution, et y a un film qui arrive et ça résume tout ce que je voudrais voir », voilà. Et en plus c’est populaire, et en plus ça a du succès, c’est magique.

Je voulais vraiment que ça soit égal en proportion en nombre d’hommes et de femmes intervenants, ou qu’il y ait plus de femmes. Parce que ça ne se fait pas normalement, les documentaires sur le cinéma en France, la plupart du temps, c’est que, que, que des hommes, et a fortiori que des hommes blancs et hétérosexuels. J’ai vu plein de trucs, à chaque fois que tu vois un historien, un critique, un journaliste, un réalisateur… toujours, toujours, toujours les mêmes mecs blancs. À partir du moment où tu parles de représentation, il était hors de question de faire un film où il n’y avait pas autant de femmes que d’hommes. Là où je n’y suis pas arrivé dans le film, c’est qu’il y a un homme de plus, ce qui me fait un peu chier, mais j’ai essayé d’équilibrer ça sur le temps de parole. Par exemple, j’ai mis plus temps de parole pour Sciamma.

Les Cinéphiles, c’est ton premier film… quelle a été ton expérience du tournage, de l’écriture, du montage ? Est-ce que ça a été éprouvant ?

Une énorme galère. Réaliser un film, ça revient à se ronger les deux bras… C’est une bonne expérience. Je le recommande pour les gens qui se demandent ce que c’est que la souffrance. Psychologiquement, vraiment, c’est comme si tu devais créer ta propre religion. Voilà, et tu dois écrire ta Bible, ton Nouveau Testament et dire « voilà quelles sont les règles, voilà comment ça marche ». C’est un film de compromis. Je pars d’une vision, ou même, je veux que ça soit beau, que ça ressemble à ça… mais non, ça sera pas aussi beau que ça, la moitié de tes scènes, tu vas les couper. Tes scènes préférées ne seront pas dans le film, tu pourras même pas les tourner, ça tu peux pas faire, ça tu peux pas faire, etc. Faire le compromis avec le réel, c’est chaud, mais une fois que t’as conscience de ce que tu peux faire et ne peux pas faire et que tu l’acceptes, c’est là où tu peux enfin commencer à créer des trucs et t’éclater.

J’ai mis un an à l’écrire, parce que j’ai retourné cinquante fois chaque idée pour savoir, chaque scène, chaque question que je devais poser pour savoir si ça marchait… si c’était trop radical, trop spécialiste, trop grand public, si je creusais bien le sujet… ce qui m’a beaucoup aidé, c’est ma compagne qui m’a suivi pendant toute l’écriture et m’a retourné chaque idée, en disant « ça, ça veut dire quoi, qu’est-ce que tu veux faire avec ça ? ». Ça m’a forcé à fabriquer quelque chose qui soit compréhensible par tous, sans que ce soit juste pour moi, en fait. Trouver un moyen de communiquer mes idées avec des gens qui n’ont aucune idée de ce que c’est que le problème du cinéma français aujourd’hui, arriver à trouver un truc qui ait du sens, un début et une fin, qui raconte vraiment quelque chose.

En gros, j’ai mis trois ans à le faire. Au début, il fallait le financement, je me suis rendu compte que ma seule option était de passer par une plateforme kickstarter, ça a marché. Ensuite, il a fallu tourner, ça a pris plus d’un an, puis plus d’un an de montage, et ensuite il a fallu terminer par la post-production, l’étalonnage et le mixage, plus quelques effets spéciaux… Ça a pris des mois et des mois pour que j’arrive à fabriquer la version qui existe aujourd’hui en dvd. La fameuse question des dvd’s, ça a aussi été une prise de tête pas possible, et aussi à le faire projeter en salles parce que a fortiori le film n’était pas destiné à avoir ne serait-ce qu’une projection.

Tu montres que l’Histoire du cinéma français est aussi celle du cinéma de genre, quelque chose qu’on a un peu oublié finalement aujourd’hui, et qu’on nous a fait oublier un peu aussi. Est-ce qu’il y a un film de genre français que tu affectionnes particulièrement ?

Grave (Julia Ducournau, 2016), ce qui est bien c’est qu’il est récent, il parle vraiment de problématiques actuelles, il est moderne dans sa réalisation, moderne dans son écriture, dans son jeu d’acteur, même visuellement. Il symbolise pour moi… non seulement ce que j’aime voir, enfin pas uniquement puisque ce que j’aimerais voir, c’est un Avatar français, un Die Hard français, un Evil Dead français… si je commence à faire une liste de mes fantasmes, je ne m’arrête plus. Grave au moins c’est un film authentiquement français, c’est pas une adaptation, c’est pas un truc qu’on a piqué aux américains, c’est pas un truc qui vient d’un bouquin, d’une pièce de théâtre, ce qui est très important parce qu’en France, il y a beaucoup, beaucoup de films qui viennent soit de romans français… le dernier Albert Dupontel (ndlr : Au revoir là-haut, 2017) par exemple, un film qui a peu de budget, qui a quelque chose à dire, qui a l’air super intéressant, mais c’est pas une oeuvre qu’a imaginé Albert Dupontel. Ça vient d’un livre qui a eu le Prix Goncourt, qui s’est vendu déjà à beaucoup d’exemplaires, ç’aurait pu rester un livre et ç’aurait provoqué de drame pour personne. C’est pas un film sur la Première Guerre mondiale qui va manquer au cinéma français, il y en a eu plein.

Affiche de Grave – Source : IMDB

Alors qu’un film sur une nana qui devient cannibale, ça n’arrive pas tous les jours, c’est intéressant. Mais surtout, ce que moi je trouve génial dans le film, c’est que c’est fun. Tu ne t’emmerdes pas dans le film, tu es pris dans l’histoire, ça raconte quelque chose. Tu peux ne pas aimer le film, rester hermétique évidemment, mais si tu t’identifies un minimum à l’histoire, t’es dedans, enfin ça te parle vraiment, ça te parle de quelque chose. Tu peux pas sortir de la salle sans penser au film. T’es obligé de repenser à ce que t’as vu, ce que ça veut dire pour toi et à trouver toi-même le sens. C’est vraiment l’antithèse d’une part des Tuche 2, 3, 4, des comédies à la con, des Dardenne, des films qui sont sélectionnés à Cannes en ce moment. Et c’est tout ce dont on a besoin à mon avis en France, non seulement pour que ce soit plus juste en termes de ce qu’on nous montre…

Tu dis aussi dans la fin de ton film que c’est « une déclaration de guerre ». Ça fait penser, en voyant ça aujourd’hui, aux réactions militantes à la programmation et la venue de Polanski à la Cinémathèque par exemple, comme aux accusations nombreuses d’agressions sexuelles outre-Atlantique…

La manif devant la cinémathèque, pour moi c’est… Ça fait partie de la guerre. C’est une bataille et cette bataille, ça fait partie de la guerre. C’est eux contre nous. Eux, ça en fait partie, la Cinémathèque, ça en fait partie, le fait de dérouler le tapis rouge à un violeur pédophile, et pas seulement à son œuvre et pas seulement à ses films, ça fait partie vraiment du problème selon moi. Si je devais refaire le film aujourd’hui, il y aurait vingt minutes de plus, ne serait-ce que sur ce qui se passe en ce moment sur les accusations d’agressions sexuelles et sur le fait que le patriarcat, d’une manière ou d’une autre, contrôle et gangrène le système, mais dans tous les domaines, partout, partout, partout, pas qu’au cinéma mais dans la société, dans tous les corps de métier.

Si on protège ces gars, si on continue à les applaudir, à les soutenir, à les recevoir, comme si rien ne s’était passé, parce que c’est des artistes, mais ça veut dire qu’on se met en dehors de la société alors, en dehors de la loi. C’est un juste retour de bâton qu’aujourd’hui on commence enfin à gueuler dessus.

Roman Polanski à Cannes en 2013

Quand tu vois les déclarations de Frédéric Bonnaud (directeur de la Cinémathèque française de Paris), comme quoi c’est pas la vocation de la Cinémathèque de prendre position, d’être une entreprise de gauche, ou de juger les gens etc, alors que le fait même de recevoir Polanski, c’est prendre position : ça veut dire qu’on applaudit la personne. On ne différencie pas l’artiste de la personne, c’est quelque chose d’impossible, ou alors tu m’amènes une tronçonneuse et on fait moit’ moit’. Je pense vraiment que c’est le genre de trucs qui doit nous nourrir, qui doit nourrir notre colère, c’est normal que ça nous énerve et c’est normal qu’il y ait des actions qui soient menées. J’applaudis de toutes mes forces toutes les actions qui sont menées comme ça. Quand il y a eu une journée de manifestation des travailleurs de la Cinémathèque, les mecs ont commencé à virer des gens un par un, et en réaction à l’occupation de la Cinémathèque, Bonnaud et Costa Gavras (ndlr : Président de la Cinémathèque française), réalisateur socialement engagé, ont rameuté les flics et les CRS pour virer les gens à coups de pieds au cul et matraque à la main, lacrymogène dans l’autre. Chaque bataille compte.

Au départ, mon discours de fin, il était beaucoup, beaucoup plus violent… et en gros je disais que… Il faut brûler ces endroits. Il faut les cramer métaphoriquement mais faut les cramer. La Cinémathèque il faut la cramer. Le CNC il faut le cramer. Mais vraiment. Il faut virer chaque personne qui les dirige, parce que toutes leurs actions ont été mauvaises jusque-là et c’est pas eux qui vont changer d’avis et c’est pas eux qui vont changer leurs propres règles. Ce serait aller contre leur propre intérêt de changer les choses puisque jusque-là, tout a été fait pour les avantager. Pour que ça change, il faut que les gens qui les dirigent changent, et pour ça il faut virer tout le monde.

C’est pour ça que j’appelle à une vraie révolution. Il y a une génération entière qui est moisie, qui est en train de nous tuer tous, d’une manière ou d’une autre, quand c’est pas nous tuer c’est agresser les femmes, c’est agresser sexuellement les enfants, c’est vraiment commettre des vrais crimes. Ces gens-là faut les stopper, faut les virer un par un, et les bannir de ce monde-là, jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus un et qu’on rebâtisse les choses avec des gens en qui on peut avoir confiance. On peut poser un minimum de règles pour dire : « ok s’il y a un mec qui a été condamné à de la prison ferme pour des crimes, bah il n’a pas le droit de toucher à une caméra ». Ou s’il le fait, il le fait par ses propres moyens. Il ne faut pas qu’il soit financé par l’État, pas financé par le CNC, et pas financé par les chaînes de télévision. C’est un minimum de respect, de l’éthique, de la vie humaine. Parce que cette petite base-là, on ne l’a pas en ce moment.

J’ai l’impression qu’en France en tout cas, on a un public divisé entre ce public-là, très réactif, militant et un public peut-être  un peu plus « de masse » disons… on a eu l’occasion d’échanger avec Jean-Baptiste Thoret,  que tu dois connaître, tu n’es pas toujours d’accord avec lui j’imagine, qui dit en gros que si on a encore des Avengers version 99, c’est aussi la faute du public. En déplaçant au contexte français…

Thoret dit “évidemment qu’il y a un Avengers 24 vu que les gens vont le voir”. Et évidemment puisque pendant 30 ans, 40 ans, il y a une partie du public dit “geek” qui a réclamé ces films, ne les a pas eus, les a attendus, a refilé cette anticipation à la génération d’après, maintenant que ces films deviennent des immenses blockbusters, évidemment que les gens vont les voir, parce que ça répond à une attente. Justice League (Zack Snyder, 2017), pour ne prendre que celui-là, ça fait vingt ans que je l’attends, je vais le voir au cinéma, je paie ma place pour aller le voir. Je suis très déçu que le film soit nul, mais j’ai tellement attendu le film que c’était hors de question que je n’aille pas le voir. Ce serait renier ma culture et ma passion pour le genre que de ne pas aller le voir. Si Thoret dit ça, c’est ne pas prendre conscience d’où part le public, parce que pour lui le public c’est une espèce de masse informe – je pense, c’est mon jugement sur lui – qui gagnerait beaucoup à voir des films de Michael Mann (ndlr : réalisateur fétiche de Thoret qui nous a confié par ailleurs préparer un livre sur lui), des films des années 70 et hop, s’arrêter là, aux 70’s, et surtout, surtout, surtout, ne pas voir ce qui a commencé à partir des années 80 parce que là ça part en couilles… Là, c’est fini, le cinéma est mort. Il a l’outrecuidance de se définir comme le dernier des cinéphiles. Je rêve ! Ça me fait penser à un film qui s’appelle The Omega Man (ndlr : Le Survivant en France, 1971) avec Charlton Heston, en gros il y a un mec seul au milieu d’une ville, entouré de zombies, et il est là « putain je suis le dernier être humain sur Terre, je suis le dernier des derniers ». Mais en fait, ce dont il se rend pas compte, c’est que y a une autre humanité, c’est juste qu’elle a évolué vers autre chose, c’est pas lui le dernier des humains, c’est lui le dernier des vieux cons, c’est tout. Thoret se rend pas compte que… on est en 2017, et il y a des films de 2017 qui répondent à une demande d’un public de 2017.

The Omega Man 

Donc oui c’est normal qu’on ait des comédies à la con en France et qu’on continue à les produire, ça marche ! Les gens vont les voir. Je sais pas s’ils les aiment, je pense que la plupart les aime, mais c’est à défaut, parce qu’il n’y a que ça. C’est une hypothèse mais, peut-être que s’il y a un film aussi violent que Grave, mais tourné façon comédie, comme un Edgar Wright, ou même un truc d’action, avec de la vraie action bien filmée dedans, course-poursuite, avec de l’humour, qu’on lui proposait ça et qu’à côté on lui proposait une comédie comme Camping 5, et qu’on les mettait dans le même nombre de salles, aux mêmes horaires, je suis vraiment pas persuadé que Camping 5 gagnerait… Je pense que si les deux films étaient vendus de la même manière, avec la couverture médiatique, la présence à la télé, les affiches, les magazines… je pense sincèrement que le meilleur des deux films l’emporterait au box-office. Le public n’est pas débile. Si tu lui fais apprendre ce qu’est la qualité, il peut y prendre goût. Effectivement il y a une situation où là, c’est un peu la merde, mais… Il ne tient qu’à une poignée de producteurs de chaînes de télé, de décisionnaires, de produire des bons films, inventer les choses dans un premier temps, puis faire basculer tout le truc.

On parle beaucoup de films de genre, mais pour revenir au documentaire, quels ont été ceux qui ont pu t’influencer pour Les Cinéphiles ?

J’ai eu plusieurs influences pour Les Cinéphiles. Il y a eu une influence qui est complètement pragmatique et pas du tout passionnelle, celle de Michael Moore. Je suis pas forcément fan de Michael Moore, de ses méthodes mais je reconnais qu’il est très populaire et que sa manière d’aborder le sujet fait que sur certains films, on a été obligés de l’écouter. Pour qu’on prête attention à son propos, il a fait un truc vraiment simple, il a construit ses documentaires sur des structures de films classiques : une situation initiale, un conflit, des héros, des méchants, et une résolution. C’est très visible dans Bowling for Columbine (2002) qui a comme méchants Charlton Heston et la NRA (association de défense des armes). Charlton Heston, c’est la personnification de ce qui ne va pas aux États-Unis, dans ce film-là sur la question des armes. Et en même temps il y a quelque chose de hyper symbolique dans le film parce que Charlton Heston, c’est un monument du cinéma (Ben-Hur en 1959, La Planète des Singes en 1968, etc). Ce qui est intéressant dans le film c’est que ça se résout par Michael Moore qui se fait virer par coups de pieds au cul par Charlton Heston, et Michael Moore qui pose la photo d’une petite fille qui s’est fait tuer par arme à feu au pied de la baraque de Charlton Heston. Ce qu’on peut trouver extrêmement douteuse comme méthode, et à raison. Mais je trouve ça intéressant qu’il y ait un méchant dans le film, les gens peuvent se dire « putain mais c’est vrai qu’il y a plein de gens comme lui et ça déconne qu’il y ait des gens comme lui ».

J’ai répété la même chose dans Les Cinéphiles, avec le type du CNC. Le directeur du CNC c’est mon Charlton Heston. Dans la vie, il a du goût pour le cinéma de genre… Mais le mec, dans sa position de pouvoir, il prend quand même des positons qui favorisent la comédie et le drame, mais jamais le reste. Il peut me servir de levier dans le montage et dans la structure de mon propos pour faire comprendre aux gens qu’à partir du moment où ils sont au pouvoir et prennent les décisions, forcément tout le reste ne peut pas avancer. Ça reste bloqué. Le mec se dit « bah le genre ça n’existe pas en France, les gens n’ont pas cette culture-là, je vois pas de problème ». Le mec n’a même pas conscience d’à quel point ça n’existe pas, parce que quand je lui demande le pourcentage de films de genre aujourd’hui, il dit 30 et 40% et, basé sur de vrais chiffres, je lui sors 4% et le mec n’en revient pas, il est abasourdi.

Il y a eu deux autres influences primordiales, c’est celle de Guy Debord, artiste, sociologue, philosophe… en tout cas c’est un mec qui a beaucoup compté dans l’activisme du cinéma français et a eu une énorme influence sur les techniques de montage de beaucoup d’autres, notamment Michel Hazanavicius.

C’est ma troisième influence pour le film, Hazanavicius, qui a fait La Classe américaine (1993), qui est très inspiré en filigrane des écrits de Debord. L’idée de se servir du cinéma pas seulement pour ce qu’il représente… dans La Classe américaine, t’as John Wayne qui fait du John Wayne, mais t’as aussi John Wayne qui dit que le fascisme c’est mal, l’intolérance c’est mal, l’homophobie c’est mal. À la fin du film, le personnage de John Wayne se révèle être homosexuel, complètement à l’aise avec sa sexualité, etc. Le fait de détourner le cinéma pour faire dire des choses qui sont notre vision du monde, ça a vachement participé à l’écriture et au montage des Cinéphiles.

Il y a aussi un film qui s’appelle Room 237 (Rodney Ascher, 2012), qui m’a complètement bouleversé quand je l’ai vu. Je me suis dit si lui peut faire ça, moi je peux tout faire. Il utilise toutes les images de films qu’il veut, sans aucune contrainte, il les remixe à sa sauce et chaque image n’est pas soulignée pour son sens premier, mais c’est au spectateur de faire le lien entre cette image-là, l’image d’avant et l’image qui suit pour comprendre ce qu’on veut dire. Les Cinéphiles, j’aurais aimé que ce soit ça, que des images de films, qu’on ne voit pas les intervenants, qu’on se laisse porter par le propos des gens. Que ce soit de la pensée, pas écrite mais imagée. Je n’y suis pas arrivé parce que finalement je me suis dit que c’était plus sage de faire un documentaire « normal » pour faire comprendre mes idées mais dans l’idée je voulais vraiment partir dans un truc expérimental. J’en ai parlé à personne sur Terre, mais ce serait vraiment parti dans un trip où il y aurait eu juste de la politique, des images, et des images de la politique.

Room 237 est un documentaire qui revient sur certaines théories de fans vis-à-vis du film Shining de S. Kubrick

Est-ce qu’on peut te retrouver bientôt sur d’autres projets ? Quels sont tes projets réels et tes projets rêvés ?

Rockyrama m’a engagé sur des trucs, mais je ne peux pas trop en parler. Il y a des trucs qui vont être diffusés à la télé en 2018 en réal’ pure. Il y a de gros projets qui sont en train de se faire, ça parlera toujours de culture populaire. À côté de ça, j’ai encore des projets rêvés, que j’espère faire avec Rockyrama ou d’autres, qui parleront encore de cinéma, complètement extérieur au cinéma français ou de genre, des questions de cinéma qui n’ont pas été abordées encore en documentaire, sur certains réalisateurs, acteurs, certains parcours, certaines parties précises de l’histoire du cinéma, etc.

Je veux juste faire des films qui ne soient pas politiques au premier degré, il y a un film que j’ai très envie de faire ; c’est un portrait d’un réalisateur (par exemple), sans angle politique affiché dans le film mais le fait même d’en parler, de son propos et sa vision du monde, révèle un propos engagé sur la vision du monde. Faire comprendre la signification de l’oeuvre de cette personne peut me permettre de passer des pensées politiques, peut-être même de façon plus fluide et subtile qu’avec un film comme Les Cinéphiles, où c’est dit d’entrée : « c’est la merde, eux c’est des cons et on a raison ».

Donc plus documentaire que fiction ?

Plus documentaire, parce que pour l’instant j’ai aucun espoir d’avoir des projets de films de genre réalisés, mais il se trouve que j’ai écrit un traitement de film de genre pour le CNC qui n’a pas marché, évidemment. C’est très proche de John Carpenter, des conflits sociaux actuels, ça parle de Macron, du patriarcat, de la façon dont les personnes non blanches, notamment les personnes arabes et musulmanes sont traitées en France, le tout dans un film d’horreur et d’action et traité sous un angle fun. J’ai l’espoir que plus je réalise des films documentaires, plus j’avancerai dans le milieu et je pourrai avoir champ libre pour réaliser, un jour qui sait, un film de genre. Mais si un jour je réalise un film de genre, j’espère que ce sera en France, si jamais c’est pas possible, je me tournerai sans problème vers d’autres pays qui eux pourraient le financer. Je vois plein de réalisateurs qui partent à l’étranger et je pense qu’il s’éclatent bien plus là-bas que chez nous. Pour prendre l’exemple de Julien Maury et Alexandre Bustillo qui ont réalisé À l’intérieur (2007), et sont aujourd’hui incapables d’avoir un financement en France alors qu’à l’étranger ils viennent de réaliser un préquel de Massacre à la tronçonneuse (Leatherface, 2017) sans problème. Je pense vraiment qu’il y a un Eldorado pour les réalisateurs français pour les films de genre et c’est partout sauf en France.

Propos recueillis par Listener

Doubleplusungood

Réalisé par Marco Laguna, Belgique, 2018
Avec: Wild Dee, Bouli Lanners, Delfine Bafort, Georges Beguin, …

Source : IMDB

  Quelle bonne surprise que ce Doubleplusungood, présenté au Gaumont Wilson dans le cadre du Festival Fifigrot 2018 ! Un objet filmique aussi inclassable que fascinant, l’œuvre du belge Marco Laguna, son tout premier long-métrage, oscille sans cesse entre art et essai et univers ultra-référencé multipliant les hommages à différents genres cinématographiques ou réalisateurs qui ont fasciné son imaginaire. 

Pour bien comprendre le résultat final, il faut revenir sur les conditions de tournage et de production tout à fait rocambolesques décrites par Marco Laguna, qui était présent à la séance. Le film a mis pas moins de cinq ans à être tourné “en mode guérilla” et avec un microscopique budget de 50 000 euros, ce qui est assez incroyable au vu du résultat final, mais nous reviendrons là-dessus. Le réalisateur a dû rivaliser de débrouillardise afin de mener son projet à bien, reformant son groupe de trash des années 80 pour quelques tournées, puis prenant un job de vendeur de voitures d’occasion, ce qui lui a permis graduellement de réunir la somme nécessaire !

  Mais entrons dans le vif du sujet, Doubleplusungood, qu’est-ce que c’est ? Question difficile s’il en est… Le film nous conte l’histoire de Dago Cassandra, un truand un peu minable qui sort de 15 ans de prison avec un désir de vengeance vivace. Il se croit en mission divine et va s’employer à éliminer brutalement ceux qu’il considère comme les alliés du Démon, à savoir des banquiers, avocats, truands ou autres qu’il a croisé sur sa route dans une croisade hallucinée et sanglante.

Source : IMDB

Dago Cassandra est le gros point fort du film, puisqu’il en est également le narrateur, qui n’hésite pas à s’adresser directement au spectateur et brise ainsi le sacro-saint quatrième mur. À la manière d’un film noir classique, c’est de son propre aveu un narrateur non fiable, c’est-à-dire que l’on ne sait jamais dans quelle mesure il faut lui faire confiance, d’autant plus que le personnage est extrêmement torturé et divague souvent, nous emmenant dans les méandres de son esprit tortueux. Il est interprété par un acteur non professionnel véritablement bluffant, le dénommé Wild Dee, déménageur de son état. Il crève littéralement l’écran avec son physique de “méchant de série Z minable”, comme le décrit l’un des personnages. Il reprend ici le rôle qu’il a tenu dans un court-métrage, également réalisé par Laguna, et il est même co-scénariste du film.

  S’ensuit donc une sorte de trip sous acide, à la fois survolté et contemplatif qui voit Dago pourchasser et éliminer un à un ses cibles. Le tournage par épisodes se voit dans la structure même du film, qui privilégie une succession de chapitres, vaguement liés entre eux par le fil rouge de la quête sanglante de l’anti-héros. Ces différents volets font que l’on est constamment surpris, chacun d’entre eux faisant référence et rendant hommage à un artiste ou un genre précis. Ainsi, on ne compte plus les clins d’œil plus ou moins appuyés, qui vont de Godard à Carpenter, en passant par Hawks et Sergio Leone. Doubleplusungood a été tourné entre la Belgique et la Californie, entièrement en langue anglaise, et s’inscrit dans un univers visuel fondamentalement américain, au point que de nombreuses scènes ont l’air d’un western moderne poisseux.

  Les limitations de budget n’apparaissent jamais à l’écran que ce soit en termes de réalisation ou d’effets spéciaux. Le film est particulièrement gore, et force est de constater que les effets sanglants sont bluffants et très réussis. On peut citer par exemple la mémorable scène de massacre à la tronçonneuse d’une malheureuse victime, qui rappelle bien entendu l’œuvre éponyme de Tobe Hooper. Laguna s’offre même quelques fulgurances formelles lors d’une inoubliable séquence de course-poursuite en voiture, qui n’a strictement rien à envier aux standards du film d’action hollywoodien. Il est assez inconcevable de se dire que la scène a été tournée en trois jours, avec seulement deux voitures qui se détériorent au fil des prises à disposition, sans même l’ombre d’une pièce de rechange en cas de pépin. À noter que c’est la seule séquence dans laquelle on peut voir un acteur professionnel, à savoir Bouli Lanners, rencontré par Laguna sur un tournage antérieur.

Doubleplusungood est résolument une œuvre à part, violent et excessif, comme on n’en voit que dans des festivals comme Fifigrot, que le film écume d’ailleurs depuis à peu près un an. S’il peut être déstabilisant, voire particulièrement dérangeant, il vaut largement le coup d’œil et constitue un exercice de style passionnant et assez prometteur pour la suite de la carrière de Marco Laguna, dont j’attends d’ores et déjà avec impatience le prochain film, qui espérons-le aura une genèse moins longue et chaotique. En attendant longue vie à Fifigrot et au cinéma belge !

Le réalisateur Marco Laguna sur le tournage en compagnie de l’un de ses acteurs.
Source : IMDB

Gonzobob

Interview David Macián – Cinespana 2018

L’Écran : Bonjour David Macián ! Merci beaucoup d’avoir accepté de répondre à nos questions pour l’Écran. Pourrais-tu d’abord présenter brièvement, pour nos lecteurs, ton cursus scolaire et professionnel ?

David Macián : Ma formation est plutôt inexistante à vrai dire ! J’ai tout de même suivi un an d’un cursus en école de cinéma pensée et créée pour les personnes qui travaillent et veulent découvrir le cinéma. Je n’avais pas, selon eux une approche assez professionnelle. Mais bon, ça m’a servi pour apprendre les bases et surtout pour me créer des contacts. À partir de là, j’ai commencé à creuser mon trou derrière la caméra et … Eh bien, à arriver jusqu’ici. 

L’Écran : La Mano Invisible, ton premier film, est une adaptation d’un roman du même nom. Qu’est-ce qui t’a intéressé dans ce livre ? As-tu tout de suite pensé à une adaptation cinématographique quand tu l’as lu, ou c’est une envie qui t’est venue sur le tard ? As-tu eu des retours de l’auteur du livre ?

David Macián : Ce qui m’a intéressé, c’est ce que ce livre racontait, et comment il le racontait. J’ai adoré découvrir l’existence d’un livre où le travail est le personnage principal, et qui met en place un dispositif si efficace et original. À vrai dire, dès que j’ai lu ce livre, j’ai foncé sans trop réfléchir ! Je crois que je n’avais pas terminé de lire la première page quand j’ai senti qu’il y avait là-dedans bien plus qu’un livre. Quant à savoir ce que l’auteur du livre a pensé de mon film… Eh bien il faudrait le lui demander ! *rires* Mais de ce que je sais, je crois qu’il en a été très content. Non seulement avec le résultat artistique, mais aussi avec le mode de production coopérative que nous avons choisi. 

L’Écran: Dans le film, chaque personnage à l’écran incarne un métier. Comment as-tu réalisé le casting afin de trouver des acteurs qui puissent aussi connaître ces professions manuelles ?

David Macián : Tous les acteurs sont professionnels et bien connus en Espagne. Mais pour le film ils ont dû apprendre le métier qu’ils incarnent. Pour moi c’était une chose fondamentale, j’accordais énormément d’importance à la véracité des comportements de leurs personnages, et les acteurs ont été d’accord pour jouer le jeu. Ça a été un réel plaisir de travailler avec eux.

Source : Site officiel La Mano Invisible 

L’Écran : La Mano Invisible a été financé par une campagne de crowdfunding. Ce mode de financement a t-il été une manière pour toi de rester totalement libre et indépendant, ou plus un moyen de contrer le manque de financements dans l’industrie cinématographique ?

David Macián: Dans notre cas, c’était la seule et unique option à notre portée puisque jamais un film avec de telles caractéristiques, un tel propos et de tels enjeux n’aurait pu être produit d’une autre manière. Le revers agréable de la chose, c’est qu’en lançant la campagne nous avons pu fédérer une vraie communauté autour du film, lancer une jolie campagne de promotion sur les réseaux sociaux. Quand le film est sorti, de nombreuses personnes suivaient déjà le projet et sont allées voir le film.

L’Écran : Lors de ta visite à Toulouse, tu nous as dit que tu considérais le travail de cinéaste comme un travail comme un autre, avec son lot de labeur. Nous avons tous conscience que c’est un métier précaire. Arrives-tu à vivre de tes films aujourd’hui ? Quelle est ta vision de l’économie du cinéma en Espagne ?

David Macián: Non je ne vis pas de mes films, bien que j’aimerais beaucoup… Je suppose que pour vivre du cinéma il faudrait que je fasse d’autres types de film, mais je n’en ai pas envie. Je préfère continuer ainsi à produire ce type de cinéma, et à devoir faire parfois des “petits boulots” à côté moins intéressants et moins bien payés plutôt que de me mettre à faire des films qui n’auraient rien à voir avec moi. De toute manière, mon but est de réussir à réduire mes besoins de manière à ce que très peu d’argent me suffise à vivre. On verra bien si un jour j’y arrive ! Mais je suis loin d’être un cas isolé. Il y a très peu de réalisateurs en Espagne qui vivent de cette profession. La grande majorité travaille en réalisant des films de commande pour l’enseignement ou pour la télévision.

L’Écran : La Mano Invisible est un film très politique. Pour toi, le cinéma est-il un art politique ? Comment perçois-tu tes œuvres : politiques, artistiques, ou les deux ?

David Macián:  Je crois que la vie entière est politique, et je crois que le cinéma ne fait pas exception, je dirais même au contraire puisque le cinéma a énormément d’influence sur la société. Je trouve que nous ne sommes pas assez vigilants avec le cinéma, parce qu’il a un grand pouvoir comme outil politique… 

L’Écran : La Mano Invisible est ton premier long-métrage. Pour toi, quelles sont les différences fondamentales entres courts et longs ? Quel est ton format favori ?

David Macián: La principale différence, c’est le temps et l’argent ! Sinon, au niveau du processus, c’est pratiquement la même chose. En réalité je n’ai pas de format préféré, je trouve que chaque histoire a son tempo. Le mieux serait encore de ne pas faire de distinction entre les courts et longs, et que chacun soit considéré comme des films avant tout.

Tropezones, l’un des courts de David Macián

L’Écran : Quelles sont les influences esthétiques et thématiques de La Mano Invisible ? On voit beaucoup de Samuel Beckett, des théories marxistes dans le film… T’es-tu senti libre, ou au contraire enfermé par ces influences ?

David Macián:  L’esthétique du film découle directement du théâtre. En ce sens je pourrais apparenter mon film à des films qui ont aussi cette influence, comme Dogville. Mais seulement en relation avec l’action principale du film, la pièce de théâtre, parce que sur le reste le film est plutôt naturaliste et je me rapprocherais plus peut-être d’autres films sociaux.

Au niveau thématique on pourrait mettre côte à côte d’autres films qui parlent du monde libéral, mais je n’ai aucun exemple récent en tête. J’aime beaucoup comparer mon film à On achève bien les Chevaux de Sydney Pollack parce que nos deux films parlent d’un spectacle terrible où est mise en scène la misère humaine. Quand à l’adaptation, la nouvelle de Isaac Rosa est brillante, pleine d’idées intéressantes, j’ai juste essayé d’être le plus respectueux possible lorsque j’ai écrit le scénario. Même si parfois j’ai incorporé des concepts nouveaux qui semblent plus cinématographiques. Ou au moins, j’ai essayé.

L’Écran : Pour toi, que signifie la fin du film, avec ce hangar vide et sinistre ? Est-ce une manière de dire que le travail n’a aucune signification ni valeur dans notre monde libéral, ou au contraire, un message d’espoir cherchant à faire table rase du passé pour un futur plus optimiste ? 

David Macián : C’est une fin ouverte, les deux réponses sont donc bonnes. Pour moi c’est une manière de souligner que le concept de travail aujourd’hui est une chose vide de sens. Que nous devons tous nous concerter et nous interroger sur le sens que nous donnons à nos vies parce que nous ne pouvons pas passer tant d’heures, journées, semaines, à travailler pour quelque chose ou quelqu’un qui, dans la majeure partie des cas, ne nous satisfait pas un minimum.

L’Écran : Quelle est la suite de tes projets ? 

David Macián:  Eh bien, je termine de montrer en festival un court-métrage nommé Zero qui a beaucoup de connexions avec La Mano Invisible. C’est aussi un court qui parle de thématiques liées au travail, et est aussi basé sur un texte d’Isaac Rosa, Mensaje en una lata. Je suis aussi en phase de postproduction d’un court-métrage documentaire qui veut donner de la visibilité à une situation que vivent les employés de maison en Espagne. Comme vous pouvez le voir, je me spécialise un peu dans le ciné thématique lié au travail ! 

Merci beaucoup à David Macián d’avoir accepté si rapidement et gentiment de répondre à nos nombreuses questions !

Entretien mené par Stella et Dolores – Traduit de l’espagnol par Dolores

Le Silence des Autres, la fin du mien

Je tiens à prévenir d’emblée : cette critique va être placée sous le signe de la subjectivité. Le Silence des Autres est en effet un film qui résonne fortement avec mon histoire personnelle. Et je pense que c’est en sa qualité quasi thérapeutique qu’il est urgent de le faire connaître, pour que d’autres personnes puissent, comme moi, se sentir réparées par le film.

Le Silence des Autres est un documentaire sur les conséquences des crimes commis sous le franquisme. Après la mort de Franco, le pays a voté la “loi de l’oubli”, une amnistie générale, en 1977 qui a gracié d’un même mouvement les prisonniers politiques et les criminels de guerre. Quarante ans après, les victimes ou leurs proches se battent encore pour obtenir les réparations nécessaires. 

Source : Cineuropa

Le Silence des Autres possède cette force rare – provoquée cette année déjà par le pourtant fictif En Guerre – d’être un moteur d’action. Le film est si révoltant, les portraits si touchants, l’histoire contée si terriblement actuelle qu’il est film qui donne envie de passer à l’action. En sortant du film, j’ai d’ailleurs entamé de nombreuses recherches ainsi que contacté des associations tant le sujet m’a passionnée. Mais tant j’ai senti que j’avais des lacunes à combler, aussi : l’histoire du franquisme est encore relativement récente, les Espagnols ont encore très peu accès aux informations concernant leur passé, alors imaginez en France ! … Je mets au défi quiconque de me dire quand est mort le Général Franco, et ce sans consulter Wikipedia !

Source : Cineuropa

Certaines parties du film paraissent surréalistes, exagérées. De la fiction au cœur de la réalité. Quand on aperçoit au détour de Madrid des rues qui portent le nom de criminels de guerre, ou bien une vieille dame de 90 ans qui vient inlassablement attacher des bouquets au bord d’une route sous laquelle se trouve un charnier avec le corps de sa mère, on a l’impression de rêver : extraits.

Je mets au défi quiconque de ne pas être profondément ému par ce film. Et je remercie chaleureusement la dame à côté de moi de m’avoir donné son mouchoir durant la séance. Mais nous ne ressortons pas de ce film avec cette douce certitude d’avoir assisté à de la fiction. Le retour à la réalité après l’allumage des lumières est d’autant plus violent que tout était réel. Tristement, terriblement réel.

Source : Cineuropa

Ce documentaire se distingue aussi par sa rigueur formelle et plastique incroyable. J’avais peur de la présence de la voix off, qui est un procédé qui a tendance à artificialiser le récit, mais elle sait rester suffisamment discrète et en retrait pour ne pas alourdir le film. Le film est incroyablement beau esthétiquement, ménageant des passages contemplatifs sur des paysages au cœur de ce récit intense et très dur.

La Guerre d’Espagne est un sujet peu traité en France et peu connu. Pourtant, dans le sud de la France, notamment, nous sommes nombreux à descendre de personnes qui ont fui le franquisme. Je suis petite fille de rouge, et j’ai été estomaquée de voir combien je connais peu la propre histoire de ma famille. Ce film est une piqûre de rappel nécessaire à une nation espagnole aveugle qui a préféré se crever les yeux pour avancer plutôt que de faire le choix de la justice. C’est aussi une brique nécessaire dans l’histoire de beaucoup de Français descendant d’Espagnols qui trouveront dans ce film des réponses qu’ils n’ont peut être jamais eues. 

Dolores

The Killing of a sacred deer… et autres bizarreries de Yorgos Lanthimos

Alors que The Lobster (2015) m’avait mis une claque cinématographique monumentale, The Killing of a sacred deer (2017) m’a plutôt retourné le cerveau de manière horizontalement perpendiculaire. Il faut l’avouer, le film n’est pas le long-métrage le plus joyeux que l’on ait pu voir en 2017 et bien qu’il soit catégorisé comme un « drama / horror movie », on devrait plutôt parler d’un « drama psychologique » voire psychanalytique. En résumé (et sans spoiler), c’est l’histoire d’un jeune garçon, Martin, qui entretient une relation « père-fils » avec le chirurgien qui a opéré son père, à présent décédé. Martin va s’insinuer de plus en plus dans la vie du médecin et… ben, je ne vous dis pas la fin mais je peux affirmer sans trop vous surprendre que ça part en cacahuète.

The Lobster, ou « Le homard », pour le titre français, était déjà une expérience à part entière, de par l’univers dans lequel le malaise, dû à des relations humaines et sociales complètement froides et dénuées d’ambiguïté, règne en maître. On nous présente une histoire d’amour très loin du « fleur bleue » réservé aux comédies romantiques, avec ici un rapport cru à la sexualité et un détachement de toutes les émotions qui pourraient entrer en ligne de compte. Ces relations déstabilisantes sont un élément récurrent du réalisateur. On retrouve ainsi la banalisation de l’acte sexuel comme monnaie d’échange dans son film Canine (2009), dans lequel trois enfants sont maintenus enfermés chez eux par des parents qui leur mentent sur le monde extérieur et leur refusent la moindre sortie en dehors des murs de la propriété tant qu’ils n’ont pas perdu leurs canines. Pour The Killing of a Sacred Deer, on peut voir que, tout en étant différent, le film pourrait se concevoir comme la suite de la réflexion de Yorgos Lanthimos sur les relations humaines et la construction familiale débutée par les films précédents.

Les films du cinéaste sont construits presque comme des contes, qui nous apprennent l’importance des choix et de la liberté d’exprimer nos émotions, aussi étranges soient-elles. Ses personnages n’en expriment que très peu et c’est bien ce qui les mène à leur perte généralement. Ce refoulement émotionnel s’accompagne d’un refus du réalisateur du tapis musical, préférant favoriser le silence et l’accentuation de certains instruments seuls, grinçant ou vibrant à des moments précis, afin d’appuyer le sentiment de gêne qui grandit, grandit et grandit encore sans pour autant que l’on ne puisse s’empêcher de trouver l’expérience fascinante bien que perturbante.

Enfin, comment ne pas mentionner l’incroyable précision des décors et de la mise en scène présents dans tous les films du réalisateur. Cette construction d’un monde où tout est froid et rangé et qui pourtant paraît déstabilisé et bancal. Un monde construit dans les règles et la symétrie, oui, mais dans lequel les personnages se sentent décalés, bien que, si l’on y regarde de plus près, on se rend compte qu’ils correspondent entièrement à l’univers dans lequel ils sont plongés. Rien que la manière dont les objets, les lieux et les acteurs sont cadrés nous donne cette sensation de bug dans la matrice. Cette impression d’extrême bizarrerie mais qui reste logique, cohérente et qui apparaît parfaitement juste.

Le génie chez ce réalisateur, ce sont bien les niveaux de lecture que l’on trouve dans ses films et qui fait que l’on pourrait les analyser d’une dizaine de façons différentes. En cela, les films de Yorgos Lanthimos sont un peu comme des rêves dans lesquels ils se passent des événements anormaux mais qui vous paraissent complètement plausibles et mis à la bonne place tant que vous êtes endormis. Ce n’est qu’au moment où vous vous réveillez et que vous analysez votre vision (ici le film) que l’étrangeté de l’atmosphère, et des éléments qui la composent, vous apparaît.

Crédit : Allociné
Crédit : Allociné
Crédit : empireonline.com
Crédit : antoinedoyen.photoshelter.com
Crédit : MovieTvTechGeeks
Crédit : MovieTvTechGeeks

BLACK MIRROR – SAISON 4

Netflix nous offre enfin 6 nouveaux épisodes de la série britannique tant appréciée qu’est Black Mirror. La question étant, est-ce qu’ils valaient le coup d’œil ?

Et bien ma réponse est OUI. Les derniers moyens-métrages de la série sont plus que satisfaisants, surtout après toutes les histoires qui nous ont déjà été contées dans les épisodes précédents. On avait peur de se lasser, de revoir les mêmes thématiques et de ne plus être surpris. Et bien, c’est tout le contraire. Ces nouveaux épisodes sont toujours ancrés dans un même objectif, celui de mettre en place une anthologie dystopique partagée entre science-fiction et thriller psychologique. Évoquant toujours l’aspect des nouvelles technologies tout en faisant une satire de la société, les nouveaux scénarios de Black Mirror, dans la saison 4, étendent leur discours.

Loin de se vouloir purement philosophiques et ennuyeux, les nouveaux récits de Black Mirror ont décidé, cette fois-ci, de mettre en avant le phénomène de la conscience chez l’être humain avec une démarche qui ferait pâlir les écrits de Freud ou de Descartes.

Comment l’Homme, enfermé dans un univers futuriste érigé par des machines, sera-t-il amené à agir face aux autres ? Comment résister à un monde virtuel qui devient de plus en plus attrayant ? Comment faire la part entre le réel et les jeux vidéo ? Comment l’évolution de la médecine va-t-elle influer sur les capacités du cerveau ? Quelles pourraient être les expériences menées sur le fonctionnement neuronal de l’être humain dans un avenir qui paraît si proche ?

L’objectif de la série est de répondre à tout cela. Les épisodes traitent toutes ces questions en faisant recours à l’exagération. En allant au bout des choses sans avoir peur de choquer, on nous montre ce qui serait susceptible d’arriver de pire si on continue sur cette avancée technologique. Serait-il naïf de croire à de la fiction ? Et bien pas tellement. D’autant plus que les épisodes de Black Mirror sont assez convaincants. Et c’est pour cela qu’on adore.

Perturbants, complètement hallucinants parfois, certains projets scientifiques évoqués dans les épisodes de la série nous font sérieusement douter de l’avenir de notre société et du monde en général.

Les moyens-métrages de Black Mirror veulent plonger le spectateur dans un état de malaise, de dégoût, voir parfois même de jouissance sadique. On assiste en effet à de réelles tortures psychologiques, voire physiques destinées à un public averti. Bien que très différents les uns des autres, ils se rejoignent dans un message commun : celui de dresser une certaine morale face au pouvoir qu’exercent les nouvelles technologies et les jeux vidéo sur les individus de notre société.

Les fins des épisodes sont toutes plus stupéfiantes et accablantes les unes que les autres (à l’exception du happy end dans l’épisode n°4 qui laisse libre court à l’interprétation).

L’action se déroulant dans des décors différents à chaque fois, on ne peut pas empêcher le curseur de la souris de cliquer sur l’épisode suivant. On passe en effet d’un vaisseau kitsch dans un univers intergalactique (clin d’œil évident à Star Trek) aux paysages enneigés de l’Islande, en passant par un milieu rural apocalyptique (filmé d’ailleurs en noir et blanc, parti pris esthétique inédit dans la série), pour finir dans un musée perdu sur le bord d’une route dans un désert d’Amérique.

Dans la saison 4, les personnages sont en quelque sorte victimes d’une torture psychologique. Ils ne meurent pas, du moins pas mentalement. La mort devrait être le point de fin et la possibilité d’inscrire une morale bien ficelée qui clôt le débat. Le fait qu’on ne voit pas les personnages mourir accentue le malaise chez le spectateur. Tout bascule. Le corps peut mourir mais pas l’esprit. 

Des scénarios cohérents, des personnages bien écrits et parfaitement interprétés, des mises en scènes variées, originales, avec une esthétique travaillée et particulière à chaque fois (l’épisode nommé Arkangel a été réalisé par Jodie Foster par exemple), des images violentes qui restent longtemps en mémoire, des sujets perturbants qui poussent à la réflexion, Black Mirror réunit les ingrédients parfaits pour concocter une bonne série comme on les aime.

Un seul point négatif cependant en ce qui concerne cette quatrième saison de Black Mirror…  C’est bien trop court ! Espérons au moins 8 épisodes pour la prochaine saison. On croise les doigts.

Marilou Perreau

A Way Out : Apprendre à faire confiance à l’autre… ou pas.

A Way Out est l’une des toutes dernières sorties d’Electronic Arts sur PS4, Xbox One et PC. Développé par Hazelight Studios (qui ont aussi fait le très bon Brothers : A Tale of Two Sons), le jeu fait son entrée le 23 mars 2018 et se présente alors comme un jeu où l’on s’échappe d’une prison. L’intrigue met en place l’évasion de Leo Caruso et de Vincent Moretti, qui vont travailler ensemble pour mener à bien un but commun. C’est un de ces jeux où il est impossible de jouer seul. En effet, le jeu se joue en écran scindé, donc obligatoirement à deux. Les développeurs se veulent très clairs sur ce point : il faut que les joueurs mettent tous leurs efforts dans la coopération. Sinon, ils n’avancent pas.

Le trailer du jeu promettait une évasion tumultueuse

Une mécanique de jeu qui vaut le détour

On parlera d’abord du split screen  constant, qui n’est pas particulièrement gênant. On apprend à jouer avec son partenaire, en s’adaptant à ses moindres faits et gestes que l’on peut voir nous-mêmes. Le concept est très intéressant, et très peu encombrant. Pendant les cinématiques, il disparaît pour laisser place à une vision d’ensemble. 

Même s’ils ne sont pas toujours logiques, toutes les personnes ayant joué au jeu ne peuvent ignorer la multitude de mini-jeux disponibles. Certains sont relativement drôles, plutôt bien faits, et sont surtout présents pour augmenter la partie coop du jeu. D’ouvrir une porte blindée à jouer au puissance 4, le jeu offre une complicité qui dépasse les  interactions basiques que l’on pourrait trouver dans The Last of Us (Naughty Dog, 2013) par exemple. En soi, les nombreuses interactions rendent le jeu beaucoup plus intéressant. Le maniement des personnages est fluide et l’on s’habitue rapidement à la caméra, qui étonnamment pour une caméra à la troisième personne, ne se coince nulle part. 

Le jeu n’innove pas vraiment du côté des graphismes mais il peut au moins se vanter de la variation du gameplay. Une de mes séquences préférées doit être celle de l’hôpital (Attention spoiler !) où le mode de jeu change du tout au tout. Pas de spoil mais les changements d’angles et de personnages sont tellement fluides que ça en est presque réel. Un pari gagné, sur le gameplay du moins, car tout en étant basique, il n’en reste pas moins impressionnant.

Des mini-jeux surprenants

Un problème d’équilibre de l’histoire et des personnages

Hormis la durée de jeu un peu courte (six heures pour ma part), ce que l’on peut trouver très dommage c’est que les personnages sont, et cela dès le départ, très manichéens. On voit que Leo est le casse-cou qui prend toujours les décisions les plus violentes car il est impulsif. Tandis que Vincent est le cerveau de l’équipe, celui qui ne veut tuer personne et ne flanche sous aucun prétexte, ni aucun imprévu. 

Si l’histoire des deux personnages est intéressante et s’entremêle de manière ingénieuse, les caractères des personnages ont été soit bâclés, soit simplifiés. Ce qui est bien évidemment regrettable. On peut aussi s’ennuyer assez rapidement devant quelques missions du jeu, comme celle où Leo va rendre visite à sa famille par exemple. Si l’on suit l’histoire, cela fait bien évidemment du sens, mais parfois c’est un peu long et fade.

Et on peut aussi sentir une certaine frustration selon le personnage que l’on joue. Il est vrai que je n’ai pas eu trop de chance puisque j’ai choisi Vincent qui a, du moins j’en ai eu l’impression, moins de scènes intéréssantes et badass. Il est vrai que certains choix des développeurs peuvent s’avérer frustrants, mais malgré cela, on a droit à une histoire qui est captivante jusqu’au bout.

Une vision différente du jeu

Mais une histoire qui joue le jeu jusqu’au bout

En soi, on rentre dans l’intrigue très, très vite. Les nombreux rebondissements de l’histoire permettent de varier les environnements et de développer les personnages. On se retrouve à la fin du jeu avec un Leo et un Vincent dont on se sent particulièrement proche. Après avoir rencontré leur famille, ils sont presque comme des amis pour nous. On pourrait penser que le jeu se terminerait sur la mort de l’antagoniste (ce qui m’aurait terriblement déçu sachant que je n’en étais qu’à quatre heures et demi de jeu), et pourtant ! La fin est grandiose et vous fera vous sentir plus proche de votre partenaire que jamais. 

Finalement, ce jeu permet certes de faire travailler votre coordination, mais il s’agit aussi d’un très bon moment de partage. De toute manière, ce jeu a beau être assez drôle par moments, il n’en reste pas moins quelque chose d’assez sérieux apprenant aux joueurs à avoir confiance en l’autre et en soi. Mais pas trop…

Un jeu poignant dans lequel tous les personnages ont quelque chose à perdre

Un jeu qui avait excité les joueurs grâce à une seule mission dans une prison, se révèle bien plus complet. Derrière l’idée d’un basique jeu de couloir (où le joueur n’a pas de choix que de suivre l’intrigue), A Way Out délivre de nombreuses surprises comme ses mini-jeux et ses variations de gameplay. Même si j’avais quelques doutes (qui se sont avérés justes) à propos des personnages et des limites du gameplay en coop, le jeu apporte une nette variation à ce type de jeu. Le premier effort à fournir est celui d’apprendre à travailler en équipe. On ne peut tout faire tout seul, il faut savoir faire confiance au partenaire pour pouvoir avancer dans le jeu. Cependant, faire confiance aveuglément à quelqu’un n’est pas toujours une bonne idée…

En bref, j’espère honnêtement que cela donnera de très bonnes idées à d’autres studios de développement car il y a une vraie mine d’or d’exploitation sous le concept même de A Way Out.

Supertramp

Carnet de bord : Fifigrot 2018

Cette année, Listener et Dolores ont parcouru la 7e édition (et oui, déjà !) du festival du film Grolandais de Toulouse. Elles vous présentent leurs avis jour par jour dans ce carnet de bord bien personnel...

Dolores : Avant même d’entamer le Fifigrot cette année, j’ai été étonnée des choix de programmation qui s’orientent beaucoup moins vers le potache, le “trashos” et la série B que d’habitude. On a certes une magnifique soirée “sacs à vomi” de prévue et une soirée “pornos bavarois”, mais j’ai l’impression que l’orientation est bien plus sérieuse et sociale que les autres années. Une conséquence de la mort du président qui rend la prog plus sérieuse ? À voir…

Samedi

Dolores : Bien occupée la veille et à peine remise de la sainte cuite du Vendredi, je me dirige à potron-minet (c’est à dire 11h30 dans mon langage) vers le Cosmo pour entamer ma première projection du Fifigrot avec Roar, un film des années 80 qui promet une expérience ‘ahurissante’. Eh bien foutre Dieu, nous y sommes en plein ! Pendant 2 heures nous assistons à la débâcle d’un projet qui partait déjà mal (faire tourner des acteurs avec des fauves non apprivoisés). Chaque personne sur le set lutte littéralement pour sa vie, et le sang sur les mains et les bras des comédiens est lui, bien réel… On a hurlé sur Cannibal Holocaust et son vrai-faux côté snuff, mais Roar en est un pur, un vrai. Bien plus inquiétant… Et aussi foutrement hilarant. Du bon vrai Fifigrot, en somme.

Changement d’ambiance ensuite pour La Tendre Indifférence du Monde, un film kazakh dont le réalisateur nous dit en introduction qu’il est “une ode à l’amour, au vrai”. Pas très Fifigrotesque dans l’esprit, et pourtant. Dans le développement et le ton, très tragi-comique et cynique, le film se démarque et sait trouver cette pointe d’originalité qui fait la caractéristique du festival. Magnifique, puissant, poétique et pourtant si drôle, La Tendre Indifférence du Monde est déjà un immense coup de cœur pour moi.

La Tendre Indifférence du Monde, source IMDB

Après une sieste bien méritée et armée de mes M&M’s je me dirige enfin à 18h au Gaumont pour découvrir L’Affaire Marvin, un mockumentaire merveilleux sur la mégalomanie d’un homme et de son chat persan qui vont, à eux deux, changer la face du monde et faire crasher des milliers d’entreprises en bourse… Un délire à la sauce “Il est revenu” drôle, frais, bien réalisé mais qui n’oublie pas pour autant de nous questionner sur les dérives des réseaux sociaux, des hoax et des “buzz” qui ont aujourd’hui plus de poids que le travail de la justice sur des affaires sensibles… Actuel et donc indispensable !

Listener : Peu disponible cette année, je me suis contrainte à un programme malheureusement restreint…Trop sensible pour subir un Lars Von Trier sur grand écran (et je remercie Dolores de s’être généreusement sacrifiée), je me concocte un programme à la GRO’zical ! En guise d’entrée en matière, je me rends au Gaumont pour l’avant-première de Leto (Kirill Serebrennikov, 2018). Visiblement, j’ai l’habitude de commencer les festivals par un coup de cœur ! Comme pour Cinélatino, je sors de cette première séance sous le charme et heureuse d’avoir pu découvrir une partie de la scène punk underground de Leningrad. 

Dimanche

Dolores : Sortir d’un film en faisant un doigt d’honneur à l’écran : prendre le boulot d’un réalisateur trop à cœur, ou preuve d’un vrai manque de respect ? C’est la question que je me pose toujours après avoir vu The House that Jack Built, une horreur cinématographique pondue par Lars Von Trier qui m’a mise hors de moi au point de partir avant la fin de la séance… J’aimerais faire plaisir à monsieur Von Trier en prétendant avoir été choquée par son film, pire, ulcérée. Il aurait ainsi réussi son pari, puisque sa seule volonté cinématographique passe par le choc. Le fait est que la seule chose révoltante est l’égo surdimensionné de ce réalisateur qui est obligé d’auto-citer des parties de ses propres films pour donner du crédit à son nouveau long métrage. Ce film est à l’image de la carrière de cet homme : du vent. Bien heureuse d’avoir eu une accréditation, car payer pour cette daube aurait encore plus décuplé ma colère !

The House that Jack Built, source IMDB

Lundi

Dolores : Ce lundi exceptionnellement ensoleillé pour un mois de septembre signe le début d’une nouvelle journée de projections toutes plus différentes les unes que les autres. Je me dirige d’abord vers Utoya, film norvégien retraçant le massacre perpétré par un criminel d’extrême droite en 2011. Intense, glaçant, le film est un long plan-séquence d’une heure et quart qui nous plonge au cœur du chaos sans nous laisser une seconde de répit. Mais je vous en dis plus dans l’article écrit à ce sujet… Sortie française prévue pour le 12 décembre 2018 à ne surtout pas manquer ! 

Ressortir d’un film aussi éprouvant ne fut pas chose aisée, aussi c’est toute chose que je me suis rendue vers la conférence sur la banalyse organisée à la Cave Poésie. De la banalyse, je ne savais pas grand chose si ce n’est que son principe était d’élever au rang d’œuvre d’art toute chose qui ne raconte rien, n’est ni belle ni prenante, bref, toute chose banale. La conférence tenue par Yves Le Pestipon ce soir-là était au-dessus de ce que nous, simples mortels, pouvons concevoir de la vie. Entre Pinelisation du monde, éloge de la banalité et concepts se tenant à la limite de la fumisterie et du génie, la banalyse a trouvé une place tout à fait appropriée au sein du Fifigrot où le décalage est une profession de foi… Merci, M. Le Pestipon !

Dernier film de ma soirée, Headbang Lullaby m’a évidemment attirée à cause de son titre. Parlez de headbang à une métalleuse, et elle foncera au galop ! Raté pourtant, car à part une vieille voiture rouillée en guise de fier destrier, rien ne vient évoquer le metal dans ce film… Et ce n’est pas bien grave, car ce qu’il a à offrir est tout aussi satisfaisant. Drôle, décalé, et très “punk” dans son esprit, Headbang Lullaby est un film qui surprend tant il s’émancipe des codes cinématographiques. Parfois hélas pour les mauvaises raisons : sa narration déconstruite, les pistes scénaristiques avortées ainsi que les scènes surréalistes quasi lynchiennes plombent le film. Dommage, car le reste de la proposition est excellent. Nous avons eu la chance de voir ce film en compagnie du réalisateur qui nous expliquait vouloir à tout prix sortir des sentiers battus, briser les codes pour ne pas se contenter de la banalité qu’il trouve “confortable mais ennuyante”. Le film est inégal, mais réussit largement son pari en ce qui concerne la surprise, et il est assez rare aujourd’hui de se dire que l’on vient de voir un film qui ne ressemble à aucun autre… Un univers cinématographique qui manque encore un poil de maturité, mais qui est définitivement à suivre !

Source : IMDB

Mercredi

Listener : GRO’zical, séance 2 ! Je traverse les festivités grolandaises qui animent la cour de l’ESAV et attends Dolores pour voir Queercore : How To Punk A Revolution (Yony Leyser, 2017). Du docu queer comme on aime, rien de tel pour conclure une longue journée de travail ! Malheureusement, tout ne se passe pas comme prévu… Non seulement, un grand jeune homme cache le centre de l’écran, mais en plus, les sous-titres sont décalés de vingt bonnes secondes ! C’est avec beaucoup d’énergie mentale que je m’accroche pour tout suivre, et je remercie mes années d’anglais et toutes les séries que j’ai suivies qui m’ont au moins permis de comprendre la majorité du film. Comme avec Leto, je sors de Queercore convaincue de la chance que j’ai eue de voir ce film sur grand écran. En guise d’entrée dans ce mouvement musical, ce film fait son affaire et rétablit la vérité de l’histoire du punk, dont on oublie bien souvent les intrications avec la scène queer.

Bande-annonce de Queercore

Dolores : J’étais aussi présente à cette soirée et malgré mon signalement à l’équipe technique du décalage de sous-titres, aucune rectification n’a été faite, ni une proposition de remboursement du public… Je profite d’ailleurs de cette partie pour faire un bémol général sur le festival. De nombreux soucis techniques et problèmes d’organisation ont hélas gâché mon expérience. Par exemple, je me suis rendue à des films aux horaires indiqués par le catalogue, et j’apprends une fois sur place qu’en fait tous les films sont décalés d’une demi-heure car le festival n’a pas pris en compte le temps des génériques de début et de fin des films projetés… De même pour la conférence sur la banalyse du mardi de laquelle j’ai dû partir en plein milieu car l’horaire indiqué n’était pas le bon ! Lorsque l’on prévoit plusieurs jours en avance son programme et qu’on est mis face au fait accompli, il est très ennuyeux de devoir tout reprendre à 0 pour des erreurs d’organisation internes. Et d’ailleurs, ma première séance du mercredi, Climax, était une séance imprévue car je devais voir un autre film, projeté en retard ! … Et j’ai ainsi pu assister à cet immense nanar cinématographique à gros budget. Un film ridicule et à mourir de rire, qui a au moins le panache de ne pas se prendre trop au sérieux. Et tant mieux, car il n’aurait absolument pas de quoi. Aussitôt consommé, aussitôt oublié !

Quand au documentaire sur le Queercore, si l’on excepte le souci technique qui demandait un effort de concentration supplémentaire, l’expérience était plutôt agréable. Bien fourni et complet, le documentaire nécessitait quand même une bonne connaissance préalable des mouvements punks LGBTQ+ et j’ai souvent eu le sentiment de manquer de matière pour tout comprendre. Mais un film qui remue les méninges et donne envie de faire des recherches en sortant de la séance, ça fait aussi du bien !

Vendredi

Listener : Il est 16h30 et je cours, je vole pour traverser Toulouse et rejoindre l’ESAV à 17h. Le rendez-vous du jour, ce n’est pas un film, mais une masterclass. Yann Gonzalez, le réalisateur du récent Un couteau dans le cœur (2018), sublime film queer et grande déclaration d’amour au cinéma, est en place dans la salle de projection pour évoquer son parcours et son style. Ce fut l’occasion d’en savoir plus sur son goût pour les “images interdites”, sa passion quasiment militante pour la pellicule et la manière dont il vit ses films comme des mondes utopiques pour mieux renverser une société encore hétéronormée. Alors que je comptais en rester là, voilà qu’il présente rapidement les séances de sa carte blanche à la Cinémathèque et nous persuade, Dolores et moi, d’aller voir à 19h Équation à un inconnu (Dietrich De Velsa, 1979), un film porno gay. Évidemment.

Dolores : Comme Listener, j’ai eu un énorme coup de cœur pour Un couteau dans le cœur sorti cette année, à mi-chemin entre un porno gay et Phantom of the Paradise… Rencontrer Yann Gonzalez après avoir découvert ses films apparaît comme une évidence tant le discours qu’il tient sur le cinéma se ressent à l’écran : subversion, décadence et érotisme (il fera une thèse sur le cinéma érotique gay lors de ses années d’études), utilisation de la pellicule, passion pour des personnages fascinants, goût pour le thriller et la série B policière… Intriguée par les films qu’il avait à nous présenter, j’ai suivi Listener vers la Cinémathèque pour découvrir un porno gay… 

Un couteau dans le coeur – source : IMDB

Listener : Équation à un inconnu, salle 1, premier étage. Si j’avais su que je me retrouverais un jour à voir un porno gay à la Cinémathèque… Forcément, c’est à cause de Yann Gonzalez ! Sans surprise, Dolores et moi sommes en minorité féminine dans la salle. “Ce n’est pas grave d’avoir une petite érection”, prévient Gonzalez. Juste, soyez “propres”. Pendant la séance, on entend les dossiers grincer à mesure que des spectateurs font leurs allers-retours aux toilettes. Quant au film, étrangement, on reconnaît rapidement ce qui fait que Gonzalez en pense beaucoup de bien, jusqu’à le qualifier de chef-d’œuvre et confier espérer en faire un blu-ray. Outre les scènes pornographiques, la mise en scène de la drague silencieuse, de ces regards, le jeu de couleurs, certains éléments de costume (les masques et les gants en cuir) et l’étrangeté de son atmosphère onirique, presque cruelle dans son final orgiaque, en font une expérience esthétiquement mémorable.

Dolores : J’ai toujours rêvé de voir un porno au cinéma. Fantasme cinéphile accompli grâce à Yann Gonzalez ! C’est toujours un plaisir de voir des objets cinématographiques improbables sacralisés et présentés dans des hauts lieux intellectuels comme la Cinémathèque, quand ils ne sont pas du tout prévus pour cette fonction à la base… Yann Gonzalez se met à nu en nous présentant ce film qui a visiblement marqué son cinéma, et c’est une grande preuve d’humilité de sa part que de nous présenter un objet aussi intime. Dommage qu’un concert (de metal, évidemment), m’ait forcée à quitter la salle avant la scène finale que Listener n’a cessé de me décrire comme incroyable !

Dimanche

Listener : Fin de festival matinale avec Diamantino (Gabriel Abrantes, Daniel Schmidt, 2018) ! Direction l’American Cosmograph pour y voir le film lusophone dont vous trouverez la critique enthousiaste sur le site. Une fois de plus, je mets fin à un festival avec un coup de cœur. Et une fois de plus, mon coup de cœur va vers un film des plus improbables et inclassables qui soient. Le genre de films qui met en scène un joueur de football international, en pleine action dans un stade de foot, entouré de “petits chiens” qui courent dans une brume rose. Il faut le voir pour y croire. Et vous savez quoi ? Moi, je suis au Fifigrot pour cette raison précise : pour y voir des films que je n’aurais jamais vus autrement. Et si ça veut dire se lever un dimanche matin, ça en vaut bien la peine. 

Abracadabra de Pablo Berger, 2017

Quel film étrange qu’Abracadabra ! Le pitch de ce film de Pablo Berger, présenté dans la section Panorama de Cinespaña, est pourtant est assez banal : un mari macho se voit transformé du jour au lendemain en mari modèle à la suite du spectacle d’hypnose d’un magicien. Si telle est la promesse de la bande-annonce, rien ne me préparait à ce qui allait se passer ensuite…

Source : Telerama

Je ne dévoilerai pas grand-chose de l’intrigue, qui serait de toute manière trop foutraque à raconter. Il vaut mieux voir par soi-même la cascade de rebondissements qui s’enchaînent de manière totalement imprévisible et incroyable. Au cours du visionnage, le film prend des teintes très différentes, si bien que l’on obtient un genre d’œuvre hybride qu’il est impossible de rentrer dans une case.

On est jamais trop sûrs d’être dans une comédie. Le machisme, déjà, est un sujet qui dans le film fait rire autant qu’il glace. Carlos, le mari est une caricature du beauf qui ne vit que pour regarder le foot une bière à la main. La déception grandissante de sa femme et de sa fille, ses crises de rage, ses jalousies, tout est ici raconté de façon extrêmement burlesque, si bien que l’on se croirait presque dans du théâtre filmé. Puis arrive le moment du spectacle de magie, au cours duquel Carlos se porte volontaire comme cobaye, trop enthousiaste de prouver au public la bêtise des tours du magicien, auxquels il ne croit pas une seconde. A la grande surprise de sa femme, Carlos semble alors se faire envoûter pour de vrai. Mais il éclate soudain de rire et quitte la scène, tout fier d’avoir fait croire que tout cela était sérieux. Nous, les spectateurs, nous sommes fait avoir au même titre que le public. Tout au long du film, on se fera ainsi berner par des personnages qui jouent avec nous, sans jamais savoir si on est dans la farce ou le sérieux.

Tout droit réservé

Le film se dévoile petit à petit à mesure qu’il traverse les genres cinématographiques, nous rendant toujours un peu plus confus sur ce qui est drôle ou affreux, vrai ou faux. De la satire sociale, le film passe au fantastique, puis prend carrément un virage film d’horreur pour enfin flirter du côté du drame sentimental.

La mise en scène est un peu inégale. Elle comporte des moments admirables, dont quelques magnifiques scènes d’horreur qui rappellent Shining de Kubrick  (l’hallucination d’un singe, notamment, ne vous laissera pas indifférents). D’autres séquences, en revanche, sont beaucoup moins maîtrisées : mes yeux se rappellent encore des flashs aveuglants de lumière blanche lors d’une séquence de spiritisme très pénible…

Malgré cela, Abracadabra est une excellente découverte, une pépite absurde qui rappelle un peu le mélange de comique et de glauque de Dans la peau de John Malkovich, de Spike Jonze. À découvrir pour ceux qui aiment être troublés et surpris au cinéma.

Stella

BERNARDO BERTOLUCCI : Ciao Berto

Bernardo Bertolucci, né le 16 mars 1941 à Casarola en Italie, s’en est allé à l’âge de 77 ans le 26 novembre 2018. Il était l’un des derniers géants du cinéma italien, lui qui amorça une nouvelle vague, avec Dario Argento, à la fin des années 60 et pendant la décennie 70.

Assistant de Pier Paolo Pasolini à ses débuts, ses premiers films, annonçant les mouvements sociaux de 1968, le font remarquer par Sergio Leone qui souhaite s’entourer de jeunes cinéphiles de talent pour écrire Il était une fois dans l’ouest qui sortira en 1969. Après une série de films adaptés de grands auteurs de la littérature mondiale (Borges, Dostoïevski…), il réalise en 1972 Le dernier tango à Paris avec Marlon Brando et Maria Schneider. Le film, histoire d’amour abusive entre un vieil américain et une jeune parisienne, est aussi sulfureux et scandaleux que son tournage : interdit en Italie pour une scène de sodomie, on apprend tardivement qu’elle est réalisée dans des conditions d’humiliation avec un quasi-viol qui tourmentera la jeune actrice toute sa vie.

L’immense succès du film lui permet de réaliser en 1976 le gigantesque 1900, œuvre-fleuve  (3h40 !) qui se veut un portrait de l’Italie du XXe siècle (le titre original Novecento signifiant Vingtième siècle et non pas 1900 comme le crurent les traducteurs). Produit par trois boîtes, le film au casting international (les débutants futures stars Robert De Niro et Gérard Depardieu en protagonistes, le confirmé Donald Sutherland en antagoniste et les vétérans Sterling Hayden et Burt Lancaster en seconds rôles) raconte la vie parallèle de deux garçons nés fin janvier 1901, l’un fils du propriétaire d’une grande exploitation (De Niro) et l’autre fils du métayer (Depardieu). Bien que grandissant ensemble, l’environnement social et l’éducation les opposent très vite. Le microcosme de la propriété se révèle être le miroir de la société italienne. Le film s’achève à la fin de la Seconde Guerre Mondiale avec un procès du patronat. Un échec public et critique réhabilité depuis

Après ses années cinéma social, durant lesquelles il deviendra ami avec Jean-Luc Godard à qui il attribuera le Lion d’or pour Prénom Carmen en 1983, lors de sa présidence au jury de La Mostra de Venise, il entame un trilogie spirituelle avec son plus grand succès : Le Dernier Empereur (sur la vie du dernier empereur de chine Puyi et tourné au sein de la Cité Interdite à Pékin), qui obtient 9 oscars dont Meilleur Film et Meilleur Réalisateur en 1988. Suivront Un thé au Sahara  en 1990 et Little Buddha en 1993 avec Keanu Reeves en prince Siddhartha (futur Bouddha).

Ses derniers films, fortement teintés de nostalgie lyrique (dont le cinéphilique Innocents : The Dreamers en 2003 sur un trio de jeunes en mai 68), reçoivent un bon accueil critique sans grand succès public. Il reçoit une Palme d’or d’honneur en 2011 pour l’ensemble de son œuvre.

À l’occasion d’une rétrospective de son œuvre et de la sortie de son ultime film, Moi et Toi en 2012, il revenait sur sa carrière lors d’une interview de Télérama.

The Watcher